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Sommaire 2012 :

  • 24 Janvier :
    • Les problèmes d'identité de Marc Aurèle : Clic !
  • 4 Avril :
    • Quelques mots sur des martyrs africains, ceux de Scili, Perpétue et Félicité : Clic !
  • 14 Mai :
    • Tsahal importée en Bresse ? Des Kibboutzniks convertis par saint Didier ? : Clic !
  • 20 Mai :
    • La mort, horrible et/ou mystérieuse, de Drusus, frère de Caligula : Qui dîne, dort ! : Clic !
2e page
  • 26 Mai :
    • Jean-Claude EVEN présente une Analyse de l'expédition de Magnus Maximus (Printemps 383)  : Clic !
  • 12 Juin :
    • Hadrien décapite le parti militariste : revenons sur le complot dit "de Nigrinus" : Clic !
  • 4 Juillet :
    • La destruction de Pompéi : quand le vin est tiré !…  : Clic !
  • 15 Septembre :
    • Un roi chrétien imposé en Arménie par le persécuteur Galère ! : Clic !
  • 28 Septembre :
    • La citoyenne Bérénice pouvait-elle convoler en justes et légales noces avec le citoyen Titus ? : Clic !
3e page
  • 19 Octobre :
    • Le retour des grands ancêtres romains ! : Clic !
  • 2 Novembre :
    • Decius Metellus vs Gordianus : quelques bons polars antiques : Clic !
  • 28 Novembre :
    • Comment s'adresser à l'empereur Valérien ? : Clic !
  • 2 Décembre :
    • Quand les maîtres chrétiens, chassés par Julien, retrouvèrent-ils leur classe ? : Clic !
 
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"EMPEREURS ROMAINS"
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24 Janvier 2012
Charlotte a écrit :
Je dois un travail sur Marc-Aurèle, mais ne comprends pas grand-chose aux noms latins… Le nom de naissance de Marc-Aurèle était-il Marcus Annius Vérus, comme je l'ai vu à quelques endroits dont votre site, ou Marcus Aelius Aurelius Vérus, comme vu ici : karl.claerhout.pagesperso-orange.fr/ ?
Merci beaucoup.
 
 
 
RÉPONSE :

De fait, au cours de son existence, Marc Aurèle a porté plusieurs noms. Comme c'est une histoire un fifrelin compliquée, j'avoue l'avoir légèrement simplifiée dans mon site. Mais plus exhaustivement, voilà ce qui s'est passé :

  • Fils d'un Annius Vérus (on ignore son prénom) et de Domitia Lucilla, notre Marc Aurèle perdit son père très tôt et fut adopté par son grand-père, qui s'appelait Marcus Annius Vérus. Comme dans cette famille, on manquait singulièrement d'imagination, on lui donna alors le nom de ce grand-père (qui était aussi celui de son père, sauf peut-être le prénom) : Marcus Annius Vérus ;
  • À la mort de ce grand-père, il fut adopté par Catilius Sévérus, le troisième mari de sa grand-mère maternelle. Il porta alors le nom de Marcus Annius Vérus Catilius Sévérus ;
  • En février 138, le vieil empereur Hadrien imposa à son successeur et fils adoptif Antonin l'adoption du jeune Marc. Celui-ci s'appela dès lors Marcus Aelius Aurelius Vérus (Aelius étant le nom de famille de l'empereur Hadrien) ;
  • Enfin, en juillet 138, Antonin ayant succédé à Hadrien, Marc devint alors le César (= empereur adjoint) de son père adoptif Antonin. Il devint désormais (et resta) Marcus Aurelius Antoninus.

(Source : introduction de la Vie de Marc Antonin le philosophe par André CHASTAGNOL, in Histoire Auguste, éditions Robert Laffont, coll. Bouquins, 1994)

 

marc aurèle, statue equestre
 
 
 
4 Avril 2012
Jocksy a écrit :
Je suis Doctorant à l’Université de Bourgogne et je prépare une thèse intitulée Chrétiens et païens en Afrique romaine de Tertullien à Saint Augustin. Tout en vous félicitant de la rupture avec le dogmatisme omniprésent dans l'Histoire du christianisme, j'aimerais savoir si vous avez des informations sur les martyrs de Scili (180) et sur Perpétue et Félicité (202).
 
 
 
RÉPONSE :

Un grand merci pour ce message ainsi que pour l'intérêt, flatteur de l'historien avéré que vous êtes à l'amateur que je suis, que vous témoignez à mon travail.

Pour les martyrs de Scili (ou Scilium), je m'y suis - un peu, en passant - intéressé il y a une bonne dizaine d'année. Et voici, en gros, ce que je pense à ce sujet.

Les Chrétiens n'eurent pas trop à se plaindre de Commode, fils indigne de Marc Aurèle - évidemment, sa concubine Marcia était chrétienne ! Pourtant, les historiens ecclésiastiques signalent bien, çà et là, au début de son règne, quelques martyrs Chrétiens, les plus connus étant ceux de Scilium en Afrique du Nord.

Il faut dire qu'à cette époque de sa vie, le jeune Commode était encore sous l'influence des vieux amis de son père. L'attitude méfiante et la politique de fermeté de Marc Aurèle envers les Chrétiens restaient donc à l'ordre du jour. La vigilance était sans doute particulièrement de mise dans cette riche province d'Afrique, un des principaux greniers à blé de Rome, où l'hérésie montaniste, avec son cortège de prophétesses illuminées et de fanatiques apocalyptiques, était particulièrement vivace.
En outre, et ce aussi bien à l'époque de Commode qu'à celle de Marc Aurèle, le zèle (ou l'inexpérience) d'un fonctionnaire provincial et le poids d'une opinion publique excédée pouvaient facilement expliquer bien des "dérives". Ces "bavures" restant, naturellement, aussi ponctuelles que localisées.

Aussi, il semble donc bien que l'affaire des Martyrs de Scilium soit, en gros, comparable à ce qui s'était passé trois ans plus tôt à Lyon : excès de la propagande chrétienne montaniste, agacement de la foule et inexpérience d'un magistrat confronté pour la première fois - les Actes des Martyrs Scillitains constituent en effet le plus ancien document concernant l'Église d'Afrique - à des hurluberlus de cette espèce, fanatiques et suicidaires.

Toutefois, comme on situe habituellement l'exécution des Martyrs de Scilium à la date du 17 juillet 180, un autre motif de condamnation devient plausible. En effet, on peut soupçonner que ces fanatiques montanistes, qui attendaient la fin du monde romain avec une impatience non dissimulée, n'aient pas décemment porté le deuil et peut-être même se soient ouvertement réjouis de la mort toute récente (17 mars 180) de l'empereur Marc Aurèle, ce tyran qu'ils considéraient au mieux, comme un l'ennemi juré de leur foi et, au pire, comme un suppôt de Satan. Et la toute fraîche déification de feu l'empereur-philosophe aggravait encore leur dégoût : cet idolâtre n'avait fait que prendre la place qui lui était due auprès de ces démons qu'étaient les divinités païennes !

D'ailleurs, dans un grand moment de franchise, le bouillant Tertullien, qui commençait alors sa carrière de polémiste, nous précise que les Chrétiens d'Afrique, au grand dam du bon peuple, refusaient d'orner les portes de leurs maisons de branches de laurier pour célébrer les victoires de l'empereur (Apologétique, V, 35). On peut donc légitimement douter que ces antipatriotes notoires se soient répandus en lamentations ostentatoires à l'occasion du décès d'un empereur honni.

Significative de cet état d'esprit est la réponse d'un accusé de Scilium, le futur martyr Speratus, au juge qui lui demande de jurer par la divinité de l'empereur : "Je ne reconnais pas l'empereur divinisé de ce monde, et je préfère servir Dieu que personne n'a vu ! ". Ou encore ces propos pour le moins ambigus :"Nous respectons César comme il le mérite !"

Devant une telle grossièreté, un tel manque de respect, la modération du magistrat romain, qui refuse d'utiliser la contrainte, qui n'a pas recours à d'inutiles, mais si "populaires", tortures, qui multiplie à l'adresse des accusés de bienveillantes adjurations ("Ne partagez pas sa folie") et leur propose même un délai de réflexion ("Voulez-vous du temps pour réfléchir"), n'en est que plus admirable.

À l'époque de Marc Aurèle et de son successeur Commode, la stratégie des Romains à l'égard du christianisme ne différait guère de celle préconisée par les premiers Antonins. Telle, par exemple, cette recommandation de l'empereur Hadrien (117-138) aux magistrats : "Si quelqu'un les accuse (les Chrétiens") et prouve qu'ils font quelque chose qui est contraire aux lois, décide selon la gravité de la faute. Mais, par Hercule ! si quelqu'un allègue cela par délation, prononce un verdict sur cette conduite criminelle (la délation) et aie le souci de la punir". Et Antonin le Pieux, successeur d'Hadrien, insiste : "De nombreux gouverneurs de provinces avaient écrit à propos de ces gens (les Chrétiens) à mon divin père (= Hadrien). Il leur avait répondu que ces gens-là ne devaient nullement être vexés tant qu'ils ne seraient pas trouvés à comploter contre l'Empire romain. Beaucoup aussi ont fait recours à moi à leur sujet ; je leur ai répondu en suivant la décision de mon père. Si donc quelqu'un continue à attaquer l'un de ces Chrétiens et le dénonce parce que tel, que ce chrétien soit absous, même s'il apparaît qu'il est Chrétien."

Donc, on condamnait le christianisme en tant que "superstition illicite", mais on ne recherchait pas les Chrétiens, et l'on n'accordait aucun crédit aux dénonciations anonymes.

empereur commode, buste de commode

Toutefois, cette politique (relativement) tolérante avait ses limites, et la situation des Chrétiens dans l'Empire demeura précaire. Outre l'insécurité juridique qui était leur lot - leur religion demeurant, en principe, interdite -, ils étaient fréquemment victimes de mouvements populaires antichrétiens, d'émeutes, de pogroms dirigés contre eux. Évidemment, leur répugnance envers les manifestations civiques ainsi que l'attention qu'ils portaient aux signes néfastes, selon eux annonciateurs de la fin des temps - qu'ils appelaient de tous leurs vœux - les signalaient à l'attention de leurs voisins païens. Aux yeux de ceux-ci, ces Chrétiens, qui traînaient déjà une solide réputation d'asociaux, semblaient se réjouir des malheurs de l'Empire. À partir de là, le pas était vite franchi de les accuser d'avoir "le mauvais œil" et d'être, en définitive, responsables des défaites militaires, des invasions, des épidémies, des tremblements de terre et des famines. Et le bon peuple tombait alors à bras raccourcis sur les pauvres Chrétiens, les assommant, les lynchant et les massacrant sans autre forme de procès.

Et puis, ainsi que je l'ai déjà signalé, il faut bien l'avouer que le militantisme de certains sectaires chrétiens n'était pas fait pour arrondir les angles. Cette secte des Montanistes, par exemple, si vivace en Afrique du Nord, encourageait ses fidèles à aller au-devant du martyre, et tous les gouverneurs romains n'étaient pas doués du solide bon sens d'Arrius Antoninus. Celui-ci, voyant débouler dans son prétoire une bande d'excités chrétiens réclamant le martyre à cor et cri, leur conseilla (littéralement) d'aller se faire pendre ailleurs plutôt que de recourir à la justice romaine pour assouvir leurs instincts suicidaires ! Moins "pince-sans-rire", de nombreux juges romains appliquèrent sans barguigner la loi romaine, et, dura lex, sed lex, donnèrent satisfaction aux fanatiques - ainsi qu'à la populace, généralement fort remontée contre les chrétiens "ennemis du genre humain - en les envoyant qui à l'arène, qui au bûcher, qui sur la croix. C'est sans doute ce qui arriva aux martyrs scillitains.

Quant aux martyres de Perpétue et de Félicité, je ne dispose pas de beaucoup d'informations à leur sujet. Toutefois, il faut sans doute relier ces exécutions aux mesures prises par l'empereur Septime Sévère à l'encontre des chrétiens et des Juifs. (Clic !).

Pour la première fois, sous Septime Sévère, la religion chrétienne aurait été légalement persécutée - le conditionnel étant de mise car certains historiens, par exemple un certain K. H. Schwarte, contestent la réalité de édit de persécution de Septime Sévère.
Tel n'est cependant pas l'avis de Jean Daniélou, dont je vais citer un texte qui précise les rapports que le pouvoir romain avait, jusque-là, entretenus avec les Chrétiens. :
"Dans la mesure où les Chrétiens servent l'État, ce qui est son unique souci, il (Septime Sévère) est prêt à les protéger. Pourtant, en 202, Sévère porte un édit interdisant le prosélytisme aux Chrétiens, c'est-à-dire pratiquement empêchant la diffusion du christianisme. C'est là le premier acte juridique directement porté contre les Chrétiens. Sévère cherchera à lui trouver des antécédents. Son jurisconsulte, Ulpien, collectionnera les décisions antérieures concernant les Chrétiens. Ces décisions avaient surtout une signification négative : elles ne reconnaissaient pas au christianisme le droit d'existence légale. Mais elles ne s'opposaient pas à son existence et à sa diffusion. Seules des circonstances particulières pouvaient amener à arrêter des Chrétiens.Ici au contraire, il s'agit d'une mesure générale, imposant aux fonctionnaires de l'État de réprimer la progression du christianisme". ( J. Daniélou, L'Église des premiers temps, chap. 11.).

septime severe

En 202 donc, l'empereur Septime Sévère, qui avait jusque-là protégé les Chrétiens, aurait promulgué un édit qui interdit le prosélytisme en faveur des religions juive et chrétienne et interdit les conversions.

Contrairement à ce que laisse penser Mgr Daniélou, il est bien difficile de préciser la portée de cet édit. L'Histoire Auguste n'est pas fort explicite : "En chemin (vers Alexandrie), il (= Septime Sévère) promulgua un grand nombre de lois destinées aux Palestiniens. Il interdit, sous peine de graves châtiments, les conversions au judaïsme. Il prit la même mesure à l'encontre du christianisme" "(Sévère, XVII, 1). S'agissait-il d'une mesure locale ou un d'une loi générale ? On ne sait. Toujours est-il qu'on signale des victimes de cette "persécutions" à Alexandrie et en Afrique (dont Perpétue et Félicité). Ailleurs, et en particulier à Rome, la situation semble rester calme : l'évêque Zéphyrin poursuivit paisiblement son "pontificat" jusqu'en 217.

En tout état de cause, la répression visa surtout les Chrétiens les plus "visibles", ceux qui témoignaient ouvertement de leur foi par des manifestions que les païens jugeaient généralement sacrilèges. Bref, les "extrémistes" de tendance messianique et millénariste du genre des Montanistes. L'on peut supposer que Perpétue et Félicité adhéraient à cette secte : les Actes de leur passion montrent à l'envi une ardente soif du martyre et leur joie à en recevoir les palmes. Il est en outre significatif que le texte des Actes de Perpétue et Félicité ait été cité par Tertullien, le bouillant apologiste qui fut, un temps, adepte militant du montanisme.

Voilà, j'espère que mes modestes réflexions seront de nature à nourrir les vôtres.

 

 
 
 
14 Mai 2012
Marc a écrit :

Je fais des recherches sur la présence des Juifs à Lyon et les environs.

Un écrivain du XIXe siècle écrit que des terres dans la Bresse auraient été attribuées aux Juifs de la XXXVIe Légion autour du IIe siècle.
St Didier, au VIe siècle, aurait, lui, converti ces Juifs au christianisme.

Deux relations qui ne viennent pas de la même source et qui semblent se corroborer.

Auriez-vous des informations à ce sujet ?

 
 
 
RÉPONSE :

Seulement deux petites remarques :

  • Si j'en crois ce site www.livius.org (anglophone, mais généralement bien informé), l'existence d'une légion XXXVI n'est pas établie. Apparemment, la numérotation s'arrête avec la Legio XXX.
  • Après les sanglantes révoltes juives de 66, 117 et 135, si difficilement réprimées par des armées romaines elles-mêmes durement éprouvées, les autorités romaines ne devaient guère être disposées à délivrer une formation militaire de haut niveau - et à dévoiler tous les secrets de la tactique romaine - à des sujets si prompts à la révolte, et déjà passablement capables d'exploiter les points faibles des légions ! A priori (mais je peux me tromper), je suis donc assez sceptique quant au recrutement de Juifs dans l'armée romaine du IIe siècle - comme auxiliaires, alors, car à cette époque, il fallait impérativement être Romain, ou à la rigueur Italien, pour devenir légionnaire.

Mais il n'en reste pas moins que, même en dehors de tout contexte militaire, la présence de Juifs dans les environs de Lyon au IIe siècle est assez probable. En effet, des communautés juives sont bien attestées dans le sud de la France (Provence et Narbonnaise) dès le début de l'ère chrétienne. Or, il suffisait à ces Juifs de Provence de remonter pendant quelques journées cet axe de commerce et de communication de premier plan qu'était la vallée du Rhône pour se retrouver à Lyon, la métropole des Gaules. Du reste, dès le IIe siècle, Lyon était une ville cosmopolite : les fameux Martyrs de Lyon (Blandine, Pothin et consorts), exécutés sous le règne de Marc Aurèle, étaient tous originaires d'Asie mineure (Turquie actuelle). Alors, pourquoi des Juifs ne se seraient-ils pas mêlés à d'autres orientaux pour venir "faire du business" à Lyon ?

 

 
 
Marc réécrit :

Merci pour votre réponse rapide et circonstanciée. .

Le contenu est informé et raisonnable. Je fais une recherche sur une médaille trouvée au XVIe siècle à Lyon, représentant un visage cerné de caractères hébreux.

Cette recherche m'a fait découvrir les textes suivants :

602 Arrige se montra l'ennemi juré de S. Didier, évêque de Vienne. Frédégaire et un auteur anonyme ont accusé le premier d'avoir été l'auteur de la persécution que la reine Brunehault fit souffrir à ce saint prélat, dont l'évêque Adon a écrit la vie. Didier, exilé, se réfugia au milieu des marais et des forêts de la Dombes ; là, il prêcha l'Évangile, et convertit au christianisme les nombreuses familles juives descendant de la 36e légion romaine, ainsi qu'il a été dit ci-devant. Ce saint pasteur, découvert dans sa retraite, et poursuivi par les comtes Belon, Gazifroy et Aphane, officiers du palais de la reine, fut atteint sur les bords de la petite rivière de Renon, dans la Dombes, et assommé à coups de pierre et de pieu. Le lieu de son martyre fut consacré dans la suite par l'érection d'une église sous son vocable, qui est devenue paroisse d'un village qui porte encore le nom de St.-Didier-de-Renon, ou le Plantay, département de l'Ain, canton de Chalamont.
(MÉMOIRE STATISTIQUE POUR SERVIR A L'HISTOIRE DE L'ÉTABLISSEMENT, DES PROGRÈS ET DE L'ETAT DE LA RELIGION CHRETIENNE DANS LA PROVINCE LYONNAISE, DEPUIS LE SECOND SIÈCLE DE L'ÉGLISE JUSQU'A NOS JOURS)

Vers l'an 72 de Jésus-Christ, la 36.e légion romaine, composée en partie de Juifs de la Syrie, levée par le proconsul Sulpicius Quirinus, fut amenée dans les Gaules celtiques par le préteur Lentulus, qui en laissa une partie à Lyon, et établit l'autre dans le pays des Ségusiens, situé entre le Rhône et la Saône.
Cette région connaît une implantation progressive de communautés juives sous l'empire romain qui commence en l'an 72 avec l'arrivée de la 36e Légion romaine. Le chef-lieu de cette colonie prit le nom de son fondateur, Lentulus (Lent), qu'il porte encore. C'est une petite ville près de Bourg, département de l'Ain. De là les colons se répandirent successivement dans les lieux circonvoisins, et y formèrent des établissements; et il existe même encore, dans plusieurs villages et bourgs de ces cantons, des familles dont les noms rappellent notoirement l'origine juive

Ce sont des textes du XIXe, je pense, à partir de quelles sources ces informations sont issues ?
Votre réponse réfute toute crédibilité à ces écrits.

D'autres sources font allusion à ces Juifs des Dombes et un village s'appelle Juif sans aucune mémoire.
Un tombeau au nom juif de SABATAI est attesté au IIe siècle à Lyon, et Hérode Antipas est déporté a Lyon.

Peut-être votre maîtrise du monde romain vous permettrait d'en savoir plus, même si votre réponse me semble aussi assez vraisemblable.

 
 
 
RÉPONSE :

Merci à vous pour ces informations complémentaires.

Étant Belge, et habitant Bruxelles, je suis évidemment moins bien "placé" que vous pour juger de la pertinence de divers indices locaux. Pour les questions qui vous préoccupent, les historiens régionaux sont certainement plus compétents que moi, qui ne suis, du reste, qu'un amateur d'histoire, bien loin de posséder la "maîtrise du monde romain" que vous m'attribuez fort flatteusement, mais abusivement.

Toutefois, les éléments que vous me communiquez continuent à me laisser assez perplexe…

Que penser des aventures de saint Didier ? J'ai moins fréquenté les légendes dorées des saints mérovingiens que celles de leurs devanciers de l'époque romaine, mais je présume que les Juifs doivent y jouer, mutatis mutandis, le rôle jadis dévolu aux païens : celui de brebis égarées à convertir ou de persécuteurs perfides et opiniâtres. Bref, le juif devra apparaître dans le "cahier de charges" de ces hagiographies des saints des "âges barbares", soit comme futur converti, soit comme pourvoyeur des palmes du martyre. Notez bien que leur apparition dans ces légendes - sans doute aussi obligatoire que celle du loup dans les contes pour enfants - reste quand même un indice de leur présence en région lyonnaise au VIe siècle… dont, d'ailleurs, je ne doute pas, ainsi que je vous l"ai écrit dans mon mail précédent. Seulement, cette "preuve" par des récits hagiographiques me paraît assez légère du point de vue purement historique. Disons qu'il s'agit là d'une pièce favorable à verser au dossier. Rien de plus, rien de moins…

Décidément, cette histoire de légion juive transplantée dans les vallées du Rhône et de la Saône me paraît toujours aussi bizarre.

Lors de correspondances avec d'autres sympathiques internautes, j'ai déjà eu l'occasion d'évoquer Quirinus, sa carrière en Syrie et les controverses évangéliques liées à la datation de son mandat de gouverneur. Cependant, bien que je ne sois pas expert en questions militaires, je me demande bien :

  1. Pourquoi Quirinus aurait-il trouvé opportun et utile de recruter une légion juive alors qu'il devait précisément faire face à une révolte générale des Juifs - la révolte dite "du recensement", dirigée par Judas de Gamala et le rabbi Sadok. Était-ce réellement le moment de donner une formation militaire à ces rebelles en puissance ?
  2. Pourquoi Quirinus aurait-il levé une légion supplémentaire alors que, depuis qu'il était seul maître de l'Empire, la politique constante de l'empereur Auguste, son boss, visait à réduire les effectifs militaires, démesurément gonflés au temps des guerres civiles. En fait, à cette époque, la mode était plutôt au dégraissage de l'armée, à la suppression de légions, et non à leur création.

Difficile de repérer quel préteur, membre de la prolifique gens des Lentulus (voyez : fr.wikipedia.org) aurait installé une mystérieuse XXXVIe Légion du côté de Lyon. Tout aussi difficile de retrouver le souvenir de ce magistrat dans le nom de la localité de Lent (Ain). Selon Wikipédia, nous n'avons pas trace de l'existence de cette bourgade avant 855, et elle est nommée alors Lentis Villa. Or, même si mes souvenirs de phonétique historique sont assez lointains et défraîchis, il me semble qu'entre Lentis et Lentullus, il a quelques étapes ardues à franchir !

Cela dit, et je le répète encore, tout ceci ne m'empêche nullement de penser que la présence de communautés juives dans la vallée du Rhône (Arles, Vienne, Lyon, etc) dès le début de l'ère chrétienne est hautement probable, voire quasi certaine.

 

 
 
 
20 Mai 2012
J-P Belot a écrit :

Dans le chapitre concernant Tibère, voici un petit rectificatif concernant la mort du fils cadet de Germanicus, Drusus, qui n'a malheureusement rien d'obscur comme vous l'avez écrit.

Le pauvre enfant connut une fin assez cruelle:alors qu'il était emprisonné à Rome, l'infâme Séjan ordonna à ses geôliers de ne pas le nourrir, ce qui fut fait. Drusus avait alors tenté d'absorber la garniture de son matelas, mais finalement il mourut de faim.

 
 
 
RÉPONSE :

Oui, mais…
Ainsi que vous vous ne l'ignorez certainement pas, les livres des Annales de Tacite couvrant la période 29-31 ont totalement disparu. Faut dire que ces années-là, celles du "règne" de Séjan et de la persécution qu'il déclencha contre les descendants de Germanicus, sont aussi celles où certains événements étranges se déroulaient en Palestine. Sans doute le bon Tacite n'avait-il pas une vision de l'Histoire sainte assez canonique pour satisfaire les moines-copistes du Moyen Age !…

Quoi qu'il en soit, pour connaître le sort de Drusus et de son infortunée parentèle, nous sommes donc contraints à nous rabattre sur cette pipelette de Suétone. Or, ici, en l'occurrence, même cet invétéré cancanier émet - une fois n'est pas coutume - des réserves sur l'anecdote qu'il rapporte :
"Il [Tibère] les [Néron et Drusus, frères de Caligula] déclara ennemis publics et les fit mourir de faim, Néron dans l'île de Pontia, et Drusus dans les souterrains du Palatin. On croit (lat. : «putant») que Néron fut contraint de mourir volontairement, après qu'un bourreau lui eut montré, comme s'il était envoyé par ordre du Sénat, les lacets et le croc ; quant à Drusus, on lui refusa les aliments, au point qu'il tenta de manger le rembourrage de son matelas." (SUÉTONE, Vie de Tibère, 54 - Traduction de PIerre Grimal).

Suétone écrivait près d'un siècle après ces horreurs et, de surcroît, il ne disposait sans doute pas d'archives relatives à ces affaires : toutes les pièces du procès de l'épouse et des deux fils aînés de Germanicus avaient été brûlées publiquement au début du règne de Caligula, le nouveau César manifestant ainsi son désir de renoncer à toute vengeance privée (SUÉTONE, Vie de Caligula, 15).

On possède toutefois un autre témoignage, celui de l'historien, VELLEIUS PATERCULUS. Le moins que l'on puisse dire, c'est qu'il ne concourt pas à lever les doutes ! Écrivant dans les années 30 - donc contemporain de la "chute de la maison Germanicus" - il mentionne incidemment le procès d'Agrippine l'Aînée et de son fils Néron, mais paraît ignorer l'emprisonnement de Drusus :
"Mais tous ces événements ne sont que déplorables. Il nous faut en venir à de plus honteux malheurs. De quelles douleurs […] ces trois dernières années ont-elles déchiré son âme [celle de Tibère] ! Quel feu longtemps caché et par là plus cruel a brûlé sa poitrine, quand sa bru [Agrippine l'Aînée] et son petit-fils [Néron] l'ont forcé à gémir, à s'indigner, à rougir ! Et ce temps fut rendu plus douloureux encore par la perte de sa mère : femme remarquable, elle était en tout plus proche des dieux que des hommes et on ne la vit user de sa puissance que pour tirer d'un danger ou pour accroître les divinités." VELLEIUS PATERCULUS (II, 130 - Traduction : remacle.org)

Bien sûr, ce Velleius Paterculus, qui vivait à l'époque de Tibère (et de Séjan) devait savoir discipliner sa plume et garder constamment à l'esprit que toutes les vérités n'étaient pas bonnes à écrire sous un César suspicieux et un préfet du prétoire dictatorial ! Reste quand même comme une indication d'ambiance, comme une notation d'atmosphère : les réticences de Velleius Paterculus reflètent le profond secret qui entourait les condamnations des princes déchus. Un jour, soudainement, les gens apprirent qu'Agrippine, Néron, Drusus avaient été condamnés pour haute trahison. Ensuite, les coupables disparurent, et bien peu nombreux furent ceux qui surent précisément ce qu'ils étaient devenus. Avec un fond de vérité ou non, des rumeurs se propagèrent, des ragots coururent, d'épouvantables récits s'élaborèrent, et, faute de versions plus fiables, ceux-ci devinrent la vérité "communément admise" que se chargèrent de propager, sans le moindre scrupule déontologique, des historiens peu regardants et partiaux du genre de Suétone.

agrippine l'ancienne

Le vieux Tibère, misanthrope, sénile, cruel, hébété de stupre et de dépravation, tombé sous la coupe de Séjan, créature diabolique, laissant, sans moufter, son petit-fils (adoptif) crever littéralement de faim dans une cellule sordide, et finalement s'étouffer en tentant de se sustenter avec sa litière souillée, c'était vraiment du pain béni pour Suétone, cet ennemi juré (et rétribué) des Julio-claudiens. Ce n'était pas historiquement sûr à 100 %, mais ça faisait joli dans le tableau noir de cette famille de dégénérés !

 

 
 
J-P Belot réécrit :

Vous ne faites pas confiance à Suétone, soit, mais oseriez-vous douter des écrits du grand Tacite ?
Lisez donc ce qui suit :

Tacite, Annales - Livre VI

Mort d'Asinius Gallus et de Drusus, fils de Germanicus (6,23-24)
[6,23]
(1) Sous les mêmes consuls, on apprit la mort d'Asinius Gallus. Personne ne doutait qu'elle ne fût l'ouvrage de la faim; mais on ignora si elle était volontaire ou forcée. Tibère, à qui on demanda la permission de lui rendre les derniers devoirs, ne rougit pas de l'accorder, tout en se plaignant du sort qui enlevait un accusé avant qu'il fût publiquement convaincu: comme si trois ans n'avaient pas suffi pour qu'un vieillard consulaire, et père de tant de consuls, partit devant ses juges! (2) Drusus mourut ensuite, réduit à ronger la bourre de son lit, affreuse nourriture, avec laquelle il traîna sa vie jusqu'au neuvième jour. Il était en prison dans le palais. Quelques-uns rapportent que Macron avait ordre de l'en tirer, et de le mettre à la tête du peuple, si Séjan recourait aux armes. Bientôt, le bruit s'étant répandu que Tibère allait se réconcilier avec sa bru et son petit-fils, il aima mieux être cruel que de paraître se repentir.
[6,24]
(1) Il poursuivit Drusus jusque dans le tombeau, lui reprochant d'infâmes prostitutions, une haine mortelle pour sa famille, un esprit ennemi de la république. Il fit lire le journal qu'on avait tenu de ses actions, de ses moindres paroles. Ce fut le comble de l'horreur de voir combien d'années des gens placés autour de lui avaient épié son visage, ses gémissements, ses soupirs les plus secrets; de penser qu'un aïeul avait pu entendre ces détails, les lire, les produire au grand jour. On en croyait à peine ses oreilles, si les lettres du centurion Attius et de l'affranchi Didyme n'eussent désigné par leurs noms les esclaves qui, chaque fois que Drusus voulait sortir de sa chambre, l'avaient repoussé de la main, épouvanté du geste. (2) Le centurion répétait même des mots pleins de cruauté dont il faisait gloire. Il citait les paroles du mourant, qui, dans un faux délire, s'était livré d'abord contre Tibère aux emportements d'une raison égarée, et bientôt, privé de tout espoir, l'avait chargé d'imprécations étudiées et réfléchies, souhaitant à l'assassin de sa bru, de son neveu, de ses petits-fils, au bourreau de toute sa maison, un supplice qui vengeât à la fois ses aïeux et sa postérité. (3) Le sénat, par ses murmures, semblait protester contre de pareils voeux mais la peur descendait au fond des âmes, avec l'étonnement qu'un homme, si rusé jadis et si attentif à envelopper ses crimes de ténèbres, en fût venu à cet excès d'impudence, de faire en quelque sorte tomber les murailles, et de montrer son petit-fils sous la verge d'un centurion, frappé par des esclaves, implorant, pour soutenir un reste de vie, des aliments qui lui sont refusés.

 
 
 
RÉPONSE :

Oups ! Avant de vous répondre, j'aurais dû poursuivre un peu plus loin ma relecture de Tacite !

En fait, notre grand Tacite, plus sérieux, plus politique, moins anecdotique, n'est pas nécessairement plus objectif que son presque contemporain Suétone. Je ne vais pas en rajouter une couche - je ne voudrais pas que vous me soupçonniez d'opiniâtreté ou de mauvaise foi ! -, mais il n'en demeure pas moins que Tacite, comme tous les historiens romains, déploie son récit tout en "gardant constamment une autre idée derrière la tête", ainsi que l'écrit Lucien Jerphagnon.

Comme Suétone, Tacite, réactionnaire épris des "libertés" sénatoriales, était foncièrement hostile aux Julio-claudiens, et plus particulièrement à Tibère, cet aristocrate pur jus qui avait trahi sa classe et la cause du Sénat en prolongeant le régime "tyrannique" qu'il avait hérité d'Auguste.

Ceci précisé, j'admets bien volontiers que l'on peut être à peu près assurés que, pendant quatre longues années, le pauvre Drusus fut séquestré au Palatin, dans des conditions de détention particulièrement dures. Celles-ci ne furent pas adoucies après la chute de Séjan au point que le jeune César finit par mourir dans sa geôle, de faim nous dit-on. Pourquoi pas… En revanche, la consommation de bourre de son sommier, cela continue à me paraître too much. Ça fait un peu "détail qui tue", si j'ose dire. Évidemment, c'est moins spectaculaire que l'Ugolin de Dante, emmuré avec toute sa petite famille et dévorant ses enfants morts avant de succomber lui-même à la faim, mais c'est bien trouvé quand même pour frapper les imaginations. La preuve, c'est que l'on en parle encore 2.000 ans après !

ugolin della gherardesca, carpeaux

Ugolin della Gherardesca et ses enfants
par Carpeaux, Petit Palais, Paris

"Lorsqu’un faible rayon eut pénétré dans le triste cachot, et que sur quatre visages je vis mon propre aspect. De douleur les deux mains je me mordis ; et ceux-là, pensant que c’était par l’envie de manger, soudain se levèrent, et dirent : — Père, bien moins de peine nous serait-ce, si de nous tu mangeais ; tu nous as revêtus de ces misérables chairs, et toi aussi dépouille-nous en !... Lors je me calmai, pour ne pas les affliger plus. Ce jour et le suivant, nous demeurâmes muets. Ah ! terre barbare, pourquoi ne t’ouvris-tu point ? Quand nous fûmes au quatrième jour, Guaddo tomba étendu à mes pieds, disant : — Père, pourquoi ne me secoures-tu ?... Là il mourut : et, comme tu me vois, je vis les trois autres tomber, un à un, entre le cinquième jour et le sixième ; et moi, déjà aveugle, de l’un à l’autre à tâtons j’allais ; trois jours je les appelai après qu’ils fuient morts... Puis, plus que la douleur, puissante fut la faim. »
Cela dit, il tourna les yeux, et renfonça les dents dans le crâne misérable, qu’il broya comme le chien broie les os.
" (DANTE, Divine Comédie - L'Enfer, Chant XXXIII - Trad. http://fr.wikisource.org)

 

 
 
Conclusion de J-P Belot :

En vous lisant, je me rends compte de deux choses étonnantes:

  1. vous doutez de Tacite, historien romain dont tous les érudits sérieux s’accordent à dire que ses écrits sont fiables.
  2. vous ignorez à quelles extrémités peuvent s’adonner des personnes qui meurent littéralement de faim.
    Lorsque le camp de concentration de Buchenwald fut libéré par les troupes américaines le 11 Avril 1945, ils furent horrifiés par l’état de maigreur des prisonniers squelettiques, dont certains ne dépassaient pas 30 kgs. Certains soldats rapportent que, n’ayant rien d’autre à leur donner, ils leur offrirent des cigarettes-les détenus les prirent et les mangèrent aussitôt ! Les GI’s s’étonnèrent de ne pas trouver de pansements dans l’infirmerie du camp. Les malades qui s’y trouvaient répondirent qu’ils les avaient tous mangés ! Alors, pourquoi pas le rembourrage d’un matelas ?

J-P Belot, professeur d’histoire, Faculté de Poitiers