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Avril Décembre 2010 (page 3/4)

Sommaire Avril Décembre 2010 : Clic !

 
 
29 Août 2010
Jean-Pierre a écrit :

(…) Je suis actuellement confronté à une problématique et viens ici trouver des éléments de réponses à certaines questions
En lisant les pages consacrées à Caligula et à ce sujet je vous en veux terriblement car vous avez tout cassé mon Caligula à moi qui restera à jamais incarné par l'immense Malcolm Mc Dowell …Je tombe sur l'épisode avec Ponce Pilate et j'en arrive enfin à mes questions !

Question 1
Il est dit dans un livre mondialement connu que lors d'un fameux procès Pilate et un certain Jésus eurent un « face à face sans intermédiaire » c'est-à-dire sans truchement.
Le premier parlant latin et le deuxième araméen cela semble compliqué que ces deux-là aient pu avoir une conversation ?
D'une manière générale, pensez vous que ce procès ait jamais eu lieu ?

 
 
 
RÉPONSE :

La grande majorité des historiens admettent la réalité historique de Jésus. Ils considèrent aussi que l'une des choses les mieux établies à son sujet, c'est sa crucifixion. En effet, ce supplice était si ignominieux que, si sa mort sur la croix n'avait été de notoriété publique, les premiers chrétiens, embarrassés, auraient volontiers omis de relater les circonstances précises de la fin de leur Messie. Et, évidemment, si crucifiement, supplice typiquement romain, il y eut, il est également fort probable que Jésus y fut condamné par un magistrat romain, lors d'un procès respectant, grosso modo, les formes légales. Au reste, les quatre Évangiles - les trois synoptiques et celui de Jean - relatent, plus ou moins succinctement et avec quelques variantes, la confrontation entre Jésus et le préfet Ponce Pilate.

Je ne vois donc, a priori, aucune bonne raison de douter de la réalité du procès de Jésus. Mais, bien sûr, il ne faut pas considérer les récits évangéliques comme des retranscriptions sténographiques : ce sont des reconstructions théologiques et/ou littéraires d'une audience lors de laquelle Pilate se montra sans doute moins bienveillant à l'égard du prévenu, et Jésus probablement moins enclin aux digressions philosophiques que l'Évangile selon Jean voudrait nous le faire croire. Quoi qu'il en soit, Jésus fut condamné à mort et crucifié.

Dans quelle langue conversèrent Jésus et son juge ? Probablement en grec puisque Pilate ne parlait certainement pas l'araméen et qu'il est hautement probable que Jésus ignorait le latin. Comme tout Romain chargé d'administrer une province orientale, Pilate était certainement bilingue latin-grec. Mais Jésus connaissait-il suffisamment de grec pour pouvoir converser dans cette langue ? Nous n'avons bien sûr aucune certitude à ce sujet, mais pourquoi pas… D'ailleurs l'Évangile selon Matthieu (8 : 5-13) nous le montre discourant, certainement en grec, avec un centurion romain l'implorant de guérir un de ses serviteurs gravement malade. En outre, Jésus n'hésitait pas à séjourner en Décapole, cette confédération de dix colonies macédoniennes. La langue grecque devait y être plus usuelle que l'araméen, pourtant, il ne paraît pas avoir eu la moindre difficulté à se faire comprendre des habitants de cette région, même des porchers, qui ne pouvaient évidemment être Juifs. (Voyez Luc 8 : 26-39 et Clic !). Et puis, n'oublions pas que, selon l'Évangile de Matthieu, Jésus aurait passé ses jeunes années en Égypte, là où même les plus savants parmi les rabbis n'utilisaient plus que le grec, même pour lire et commenter les Saintes Écritures…

 

 

Question 2
Il est également dit que le sieur Jésus fut crucifié sur la croix que l'on connaît suite à ce procès. (En admettant qu'il ait eu lieu)
Or il semblerait que lorsque la justice romaine condamnait un « non romain » à mort, le supplicié devait subir le châtiment prévu par la loi régissant sa propre communauté en l'occurrence comme Jésus était juif, il aurait dû subir la peine de mort préconisée par la loi juive à cette époque : la lapidation

Cette disposition dans le droit romain est-elle exacte ?

 
 
 
RÉPONSE :
Sur la condamnation de Jésus selon le droit romain, voyez ici : Clic !. À l'époque de Jésus, les autorités juives n'avaient plus le droit de condamner à mort leurs concitoyens. Cette sentence devait impérativement être prononcée par le gouverneur romain. La comparution de Jésus devant un tribunal romain, et son exécution "à la mode de Rome" n'ont donc, à mon humble avis, rien d'anormal.

 

 

Question 3
S'il apparaît que les Romains crucifiaient, il semble qu'ils utilisaient soit un simple pilori (un poteau) soit une croix en X dite croix de St André, mais en aucun cas une croix telle qu'on la connaît. Cette croix qui est restée célèbre serait une invention tardive pure et simple de la mère de Constantin qui aurait également « découvert » le tombeau du Nazaréen. Deux outils de marketing (le lieu sacré qui donne « la force » et le logo en T) expliquant la conversion de Constantin qui avait bien besoin d'un « coup de pouce divin » pour mener à bien des combats qui ne semblaient pas très bien engagés pour lui

Qu'en est-il d'après vous ?

Ces points me semblent assez importants
Imaginez Jésus lapidé ! …Quoi à la tête du lit ? une petite étagère avec un petit tas de cailloux ? Et le Pape qui à chaque Pâques fait son chemin de « cailloux » et non plus de croix en poussant une brouette de caillasse ? non non !
Ou alors si Jésus est mort sur un poteau ? un paratonnerre sur le toit de l'église ? et puis pas terrible comme logo non ?
Sur une croix en X ? on imagine la belle paroissienne à la sortie de l'église avec un gros X en pendentif dans son décolleté ? …hum hum !

P.S./ J'ai lu avec délectations les "vivitextes" forts pertinents ainsi que vos réponses sur un sujet approchant
Il est vrai que la question reste entière : après la flagellation, les insultes, les crachats, le "chemin de croix", la crucifixion était-elle le "clou" du spectacle ?
Oui je sais, elle est facile mais que ne ferais-je pour un bon mot !

 
 
 
RÉPONSE :

Sur les modalités pratiques du supplice de la crucifixion, vous avez lu ma correspondance avec Viviane, ses "vivitextes" et mes réponses (Clic !). Honnêtement, je ne vois pas ce que je pourrais y ajouter…

passion, mel gibson, crucifixion

Ouille ouille ! Le clou dans la paume de la main, cela fait mal… Mais cela ne tient pas ! Pour que le condamné ne se détache pas malencontreusement de sa croix, c'est par le poignet (espace de Destot) qu'il faudrait le fixer.
(La Passion, de Mel Gibson - site peplums.info)

crucifié jerusalem

Reconstitution d'une crucifixion, d'après un squelette retrouvé à Jérusalem.

À l'exception des Évangiles, en l'occurrence aussi laconiques que canoniques, nous ne disposons d'aucun texte antique nous décrivant le modus operandi de ce supplice. Il nous est donc loisible d'imaginer des croix latines ou grecques, en X, ou en Tau, ainsi que des clous, des cordes, des sangles de cuir pour y fixer les pauvres bougres destinés à y pourrir tout vifs.

Toutefois, et ainsi que je l'écrivais déjà en juillet 2005 (Clic !) : "Quant à savoir si l'élément horizontal était fixé à ce poteau de manière à former un tau ou une vraie croix, c'est une autre paire de manche ! À vrai dire, je n'en sais trop rien… Peut-être, tout simplement, n'y avait-il pas de règle. En fonction de la nature du sol (plus ou moins ferme) et du poids du condamné, les bourreaux cherchaient à réaliser l'assemblage qui leur paraissait le plus stable - la stabilité optimale étant atteinte en fixant la traverse presque au niveau du sol, le condamné étant crucifié la tête en bas. Du reste, pour ce supplice, tout pouvait faire farine au bon moulin des horreurs : en cas d'urgence (ou lors de crucifions en masse, par exemple lors de la répression de la révolte de Spartacus, où des milliers d'esclaves furent crucifiés le long de la Via Appia), un arbre fourchu, un poteau, voire une porte massive pouvaient faire l'affaire !"

J'ignore si sainte Hélène, mère de Constantin, songea au design et au merchandising lorsqu'elle fit exhumer la "Vraie Croix" (d'ailleurs dûment authentifiés par un fort opportun miracle). Tout ce que je sais, c'est que les Chrétiens mirent très longtemps à accepter la croix comme symbole de leur foi : tout naturellement, ils répugnaient à vénérer ce qui n'était pour eux qu'un gibet, un engin de mort (voyez : Clic !). Il fallut probablement un certain temps après que Constantin eut interdit la mise à mort par crucifixion pour que, le souvenir de l'horreur de ce supplice s'estompant, la croix put être acceptée comme signe de ralliement par les chrétiens. À cette époque, il y avait belle lurette que sainte Hélène était revenue de son expédition archéologique à Jérusalem, et si la croix qu'elle y avait retrouvée pouvait servir de modèle à un fructueux business d'objets dérivés, c'est peut-être parce que, personne avisée, elle anticipait, à très long terme, les "tendances du marché"… ou alors ce fut par l'opération de la providence divine !

helene, sainte helene

 

 
 
 
1er Septembre 2010
Jean-Philippe a écrit :

(…) J'ai un petit souci : au cours de ma lecture du livre de Pierre Combescot, Ce soir, on soupe chez Pétrone, l'auteur évoque les funérailles de Poppée.Il signale que son corps embaumé fut placé dans le tombeau des Jules à côté de César ! Cela m'étonne !!!

D'abord, le tombeau des Jules est-il bien le Mausolée d'Auguste et où furent conservées les cendres de César ?

 
 
 
RÉPONSE :

En l'occurrence, Pierre Combescot paraît avoir scrupuleusement suivi les indications de Tacite :
"Le corps de Poppée ne fut point consumé par le feu, suivant l'usage romain ; il fut embaumé à la manière des rois étrangers, et porté dans le tombeau des Jules. On lui fit cependant des funérailles publiques, et le prince, du haut de la tribune, loua la beauté de ses traits, la divinité de l’enfant dont elle avait été mère, et les autres dons de la fortune, ses uniques vertus." (TACITE, Annales, XVI, 6 - Traduction : bcs.fltr.ucl.ac.be).

Pour ce "tombeau des Jules", je ne vois vraiment pas, à première vue, ce qu'il pourrait être d'autre que le Mausolée d'Auguste. L'encyclopédie libre Wikipédia indique d'ailleurs bien que Poppée fut inhumée dans ce monument (voyez : Wikipédia - Poppée et Wikipédia - Mausolée d'Auguste).

 

 
 
Jean-Philippe réécrit :
Merci de votre réponse ; je suis d'accord avec vous : il s'agit certainement du mausolée d'Auguste, mais il ne me semble pas possible que le corps de Poppée ait pu y côtoyer les cendres de César !!
Qu'en pensez-vous ? Merci d'avance et bonne soirée.
 
 
 
RÉPONSE :

À vrai dire, je ne comprends pas très bien ce qui vous turlupine dans le dépôt de la dépouille mortelle de Poppée au Mausolée d'Auguste… Ladite Poppée avait été l'épouse de l'empereur Néron, elle avait reçu de son vivant le titre d'Augusta (= impératrice, mais aussi personne de bon augure et d'essence divine), et elle avait donné naissance à une petite Claudia Augusta, divinisée après sa mort prématurée. Bref, Poppée avait parfaitement rempli le rôle et les fonctions que l'on attendait d'une "impératrice romaine". Elle était donc tout à fait digne de reposer en compagnie du divin Jules et de ses illustres devancières Livie (épouse d'Auguste) et les deux Agrippine (la première étant la grand-mère de Néron, et la seconde sa mère).

Certes, Poppée, très jolie femme, était aussi, paraît-il - mais les historiens antiques sont, par nature et préjugés sociaux, hautement misogynes -, une femme ambitieuse, impérieuse et dénue de scrupules. Mais, en tant qu'épouse de l'empereur, sa conduite avait été irréprochable. Avec elle, nous sommes à mille lieues des débordements libidineux que la tradition prête à Messaline, l'insatiable épouse de l'empereur Claude !

Mais peut-être faites-vous allusion à sa mort… Néron, qui, dans un accès de colère, avait tué sa jolie Poppée comme un chien, à coups de pied, n'allait tout de même lui rendre les honneurs funèbres dignes d'une future déesse !
Mais précisément : la plupart des bons historiens doutent de la véracité de l'assassinat de Poppée par Néron, complaisamment rapportée par Suétone et Tacite. En fait, Poppée serait morte de complications liées à une nouvelle grossesse. Son "piétinement mortel" par Néron ne serait qu'un poncif, qu'un leitmotive que les historiens antiques attribuent couramment aux personnages dépravés et aux tyrans : ceux-ci, entre autres tares, s'en prennent toujours aux membres de leur famille, et quand ils mettent à mort leur épouse, c'est souvent à coups de pied, précisément lorsqu'elle est enceinte.

poppee

 

 
 
Jean-Philippe réécrit :
Mille mercis pour toutes ces précisions !! Mon embarras est plus simple : je n'ai pas trouvé de mention des restes de Jules César dans le mausolée d'Auguste.
 
 
 
RÉPONSE :
Vous m'en direz tant ! Obnubilé que j'étais par la jolie Poppée, je n'ai pas vérifié où avaient été déposées les cendres de Jules César…Or donc, si j'en crois le site Wikipédia, après les funérailles mouvementées du Dictateur (Voir Suétone, Vie de César, XXXIV, trad. bcs.fltr.ucl.ac.be), elles furent répandues par des esclaves sur le Champ de Mars. Elles ne se trouvaient donc point dans le Mausolée d'Auguste pour accueillir le corps embaumé de Mme Néron née Poppée.

 

 
 
 
1er Septembre 2010
Jean a écrit :

Je suis sur mon PC depuis plusieurs jours pour tenter de comprendre l'origine du personnage qui est sur la pièce ci-dessous.
Je découvre le monde Antique Romain. C'est très complexe avec des dynasties très généreuses.

  1. l'Aureus serait-elle bien une monnaie or du moment ?
  2. les Antonins seraient-ils bien une dynastie allant de l'An 96 a l'an 192 après J.-C. ?
  3. mais, Nerva est-il un Empereur qui aurait régné entre 96 et 98, ou est-ce une aile collatérale de la dynastie des Antonins ??

Comme vous le voyez , il y a deux jours, j'ignorais tout de ces illustres personnages ! . Maintenant , je suis perdu… Complètement perdu ! (…)

aureus de nerva aureus de nerva
 
 
 
RÉPONSE :

Je ne suis absolument pas spécialiste en numismatique romaine (en fait, mon site internet est surtout axé sur les biographies des empereurs romains, ainsi que sur les rapports que ceux-ci entretinrent avec le christianisme naissant). Toutefois, à première vue, votre monnaie semble bien être un "aureus" (monnaie d'or) frappé à l'effigie de l'empereur Nerva (voyez : Clic ! et Clic !).

Nerva, qui régna de 96-98, est le premier empereur de la dynastie dite "des Antonins". Cette "dynastie" avait de particulier que les successions s'y réglaient par adoption : l'empereur choisissait son successeur parmi ses proches et l'adoptait pour créer un lien de filiation fictif, mais légal (voyez le tableau généalogique : Clic !).
Tout alla pour le mieux tant que les empereurs n'eurent pas de fils légitime pour leur succéder, mais cela se gâta quand Marc Aurèle accepta que son fils, l'incapable Commode soit désigné comme son successeur. Le règne de celui-ci fut si désastreux qu'il fut renversé, et ce fut la fin de cette dynastie "adoptive".

 

 
 
 
23 Septembre 2010
Jérôme a écrit :
Je me permets de vous écrire car je recherche l'écriture exacte de l'expression Force et Honneur, et la calligraphie des lettres romaines de cette expression. Pouvez-vous m'aider ? Merci.
 
 
 
RÉPONSE :

À première vue, il me semble que la police de caractères "PALATINO" se rapprocherait assez des graphies romaines (voyez les exemples figurant sur cette page de Wikipédia). Notez que l'écriture latine ne distingue pas le "U" et le "V" : tous deux s'écrivent "V".

Comme je le signalais dans un ancien courrier, on pourrait peut-être restituer la fière devise du général-gladiator Maximus par les mots latins VIRTUS ET FIDES (ou plutôt VIRTVS ET FIDES). Toutefois, un site anglophone propose aussi FORTITUDO ET HONOR - donc FORTITVDO ET HONOR. Pourquoi pas…

gladiator, russell crowe, general maximus
force et honneur
 
force et honneur

 

 
 
 
28 Septembre 2010
"Porphyre" a écrit :
Je me permets de vous écrire car, dans votre notice biographique de l'empereur Julien, en évoquant les rebondissements de la carrière d'Athanase, vous identifiez son rival arien, Georges de Cappadoce, à St Georges.
Or, une rapide recherche m'apprend que le St Georges au dragon aurait, selon sa légende, péri au cours de la persécution de Dioclétien, soit bien avant l'époque de Julien.
Il s'agirait donc d'un cas d'homonymie que je souhaitais vous signaler.
 
 
 
RÉPONSE :

Pour vous parler franchement, votre remarque n'a pas laissé de m'embarrasser quelque peu. Il y a en effet belle lurette que j'ai rédigé la notice biographique consacrée à l'empereur Julien, et si je me doutais bien que, loin de l'inventer, j'avais été pêcher cette identification de saint Georges au patriarche Georges de Cappadoce chez un auteur "de référence", retrouver cette source après tant d'années ne fut pas une mince affaire.

En fait, j'ai suivi en cette occurrence l'hypothèse d'Edward Gibbon. Ce n'est pas parce sa célèbre Histoire du Déclin et de la Chute de l'Empire romain, date du XVIIIe siècle qu'elle est dépassée en tout et partout. Et ce n'est pas parce que le bon Gibbon écrivait à plume d'oie et avec des manchettes de dentelle qu'il n'a proféré que des inepties, n'est-ce pas ?

Mais rappelons peut-être brièvement les faits.

Un peu avant la mort de l'empereur Constance II (361), l'évêque Georges de Cappadoce, un ancien marchand de cochons devenu prélat - et prélat lettré, qui mieux est ! - arriva à Alexandrie pour y prendre possession du siège patriarcal, rendu vacant suite à la déposition d'Athanase. Faut dire qu'Athanase était chrétien orthodoxe, tandis que Georges était hérétique arien, comme du reste l'empereur Constance lui-même.

À peine intronisé, Georges, l'hérétique pistonné, se mit à dos (comme l'écrit Lucien Jerphagnon) "non seulement les partisans de l'évêque exilé, mais encore la nombreuse communauté chrétienne de la ville. Il avait édifié une église sur l'emplacement d'un sanctuaire de Mithra ; il avait trouvé spirituel d'exposer le matériel du culte dans la rue, pour la plus grande hilarité des chrétiens. Nos modernes guerres, civiles ou étrangères, nous ont accoutumés à ces délicatesses, mais on devine que les fidèles des dieux avaient su apprécier. Les chrétiens s'étaient même emparés de la jauge sacrée qui servait à mesurer le niveau de la crue du Nil, qu'on rangeait précieusement dans le Sérapeum. Le même Georges ne se cachait pas de vouloir détruire le sanctuaire consacré au Genius publicus, au Génie protecteur de la ville : « Combien de temps cette tombe va-t-elle rester encore debout ? » Et, comme le temple se trouvait bondé, l'évêque s'y était fait des amis ! Ajoutez à cela quelques manœuvres déplaisantes qui avaient porté leurs fruits - condamnations arrachées au pouvoir civil, exil de païens influents -, et vous aurez les éléments d'une situation explosive, car Alexandrie avait toujours été une ville chaude." (Lucien JERPHAGNON, Julien dit l'Apostat, Seuil, 1986).

Évidemment, lorsqu'un émissaire impérial débarqua à Alexandrie pour y annoncer que l'hérétique empereur Constance avait trépassé, que c'était désormais Julien, le partisan des anciens dieux, qui régnait sur l'Empire, que, subsidiairement, le patriarche Athanase pouvait rentrer d'exil et qu'en conséquence, Georges de Cappadoce, privé de protecteurs, ne comptait plus que pour du beurre (fondant sous l'adent soleil égyptien), ce fut la curée !

Je prends maintenant le gros bouquin de Gibbon :
"L'envoyé qui proclama dans Alexandrie l'avènement de Julien annonça la chute de l'archevêque. Georges et deux de ses vils ministres, le comte Diodore et Dracontius, maîtres de la monnaie, furent ignominieusement traînés en prison, chargés de fers. Vingt-quatre jours après, une multitude superstitieuse, et ennuyée des délais d'une procédure, força leur prison.
Ces ennemis des dieux et des hommes expirèrent au milieu des plus cruels outrages ; le corps de l'archevêque et ceux de ses complices furent portés en triomphe sur le dos d'un chameau à travers les rues
(…). Les restes de ces misérables criminels furent jetés à la mer et les chefs de l'émeute déclarèrent qu'ils en agissaient ainsi pour tromper la dévotion des chrétiens et prévenir les honneurs qu'on pourrait vouloir rendre à ces martyrs punis, ainsi que leurs prédécesseurs, par les ennemis de leur religion.
Les craintes des gentils
[c'est-à-dire des païens] étaient bien fondées, et leurs précautions furent inefficaces. La mort de l'archevêque fit oublier sa vie. Les ariens aimaient et vénéraient le rival de saint Athanase et la conversion apparente de ses sectaires le fit adopter par l'Église catholique qui les recevait dans son sein.
En déguisant le lieu et l'époque de sa mort, on est parvenu à faire jouer à cet odieux étranger le rôle d'un martyr, d'un saint et d'un héros chrétien, et l'infâme Georges de Cappadoce est devenu le fameux saint Georges d'Angleterre, patron des armes, de la chevalerie et de la jarretière.
" (Edward GIBBON, Histoire du Déclin et de la Chute de l'Empire romain, Chap. XXXIII, Éditions Robert Laffont, Coll. Bouquins, 1983).

Edward Gibbon indique aussi, en bas de page :

  • Que les trois saints cappadociens du IVe siècle, Basile, Grégoire de Nysse et Grégoire de Nazianze ignorent l'existence d'un de leur compatriote nommé Georges et qui aurait été martyrisé lors de la persécution de Dioclétien.
  • Que c'est seulement le pape Gélase (492-496) qui mit saint Georges au rang des martyrs, mais tout en rejetant ses Actes, texte qu'il jugeait d'inspiration hérétique.
  • Que certains récits du martyre du saint Georges évoquent le combat qu'il soutint contre un magicien nommé… Athanase. Et ce en présence d'une reine portant le nom évocateur d'Alexandra !

J'ajoute de mon côté que le combat de saint Georges contre le dragon peut parfaitement symboliser son combat contre le l'"hydre du paganisme". Et je termine en signalant que l'Église catholique elle-même n'accepte plus ce saint qu'avec des pincettes : en 1960, la Congrégation des Rites, sans aller jusqu'à exclure Georges du calendrier (ce qui, par parenthèse, eût fait beaucoup de peine à ma très pieuse maman prénommée Georgette), invalida tous les épisodes de sa vie. Les catholiques ne doivent donc plus invoquer, vénérer et prier qu'un simple martyr du IIIe ou du IVe siècle appelé Georges, mais dont ne sait rien - ou dont on n'ose rien dire.

Sur saint Georges et Georges de Cappadoce, voyez aussi : www.lyonlemelhor.com. Et vous pouvez aussi jeter un coup d'œil sur le récit de la Légende dorée de Jacques de Voragine : www.abbaye-saint-benoit.ch.

miracle de mons; saint georges, marcel gillis

Le dernier miracle connu de saint Georges : son intervention à la tête des légions célestes pour protéger la retraite de ses amis, les soldats britanniques, lors de la bataille de Mons en août 1914. Voyez adamantin.eurower.net (Marcel Gillis, Les Anges de Mons, 1934.)

 

 
"Porphyre" réécrit :

Je suis effectivement en train de lire l'œuvre de Lucien Jerphagnon, qui m'a donné envie de relire la notice de votre site.
Quant à Gibbon (que je m'étais décidé à lire grâce à vous l'an passé), je n'étais pas allé jusqu'à ce qu'il écrit sur Julien.

J'ignorais que l'Église avait ainsi "retaillé un costard" au plus célèbre des dragonnicides, dont le caractère purement légendaire n'avait jamais fait de doute à mes yeux. Cependant, si la thèse de Gibbon est exacte, c'est un Extreme Make-over qu'il ferait subir au Georges en question, puisqu'il ne changerait pas seulement les circonstances et la date de son décès, mais aussi sa naissance et son background (légionnaire romain au lieu de prélat ancien trafiquant de cochon).
Enfin, et c'est ma dernière objection, si la chrétienté avait un martyr de l'époque de Julien à canoniser, se serait-elle privée de l'occasion d'en attribuer le meurtre à l'Apostat, au lieu du vieux Dioclétien, qui n'en était plus à un près ?

 
 
 
RÉPONSE :

Rassurez-vous, l'Église catholique est quand même parvenue à peupler le martyrologe imputable à Julien, et ce bien qu'il fût resté, pendant son règne, fermement opposé à toute reprise des persécutions systématiques contre les chrétiens. On cite par exemple Juventinus et Maximianus, deux jeunes officiers décapités à Antioche en 363. Ou encore Jean et son frère Paul, deux autres officiers, prétoriens ceux-là (alors que la garde prétorienne avait été dissoute par Constantin vers 312 - enfin passons…), eux aussi exécutés, à Rome, pour avoir refusé de sacrifier aux dieux. Notons par parenthèse que le futur empereur Valentinien, alors officier de l'état-major de Julien, lui répondit vertement qu'il n'était pas question pour lui, bon chrétien, de l'accompagner lors des sacrifices à ses idoles… et ce sans encourir la moindre sanction de la part de l'empereur.

Imputable encore à Julien (ou à sa propagande anti-chrétienne) le martyre de quelques prêtres et fidèles de Beyrouth, écharpés lors d'un "pogrom" antichrétien. Et encore ceux du prêtre romain Crispus, de son diacre Crispinus et d'une pieuse dame nommée Benedicta (comme la mayonnaise), tous lynchés par la foule romaine parce qu'ils voulaient donner une sépulture chrétienne aux susnommés prétoriens Jean et Paul. Est peut-être aussi imputable, in fine, à Julien et à sa restauration païenne, le pathétique destin de ces deux jeunes filles, Bibiana et Demetria, qui furent retirées à leurs parents chrétiens pour être confiées à une branche païenne de leur famille. L'une des sœurs mourut suite aux privations et aux brimades de sa cruelle parentèle, et l'autre périt sous le fouet, punition de son refus obstiné d'aller au temple vénérer les dieux. [Source : Anne BERNET, Les chrétiens dans l'Empire romain, Perrin, 2003).

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Julien dit l'Apostat

Clôturons en beauté le martyrologe de Julien avec saint Mercure. Lui aussi officier chrétien exécuté sur ordre de l'empereur apostat, il se vengea post mortem de son persécuteur : ressuscité grâce aux prières de saint Basile et à l'intercession de la Vierge, "il remit sur pied sa vieille anatomie" (comme chante Brassens), quitta son tombeau de Césarée de Cappadoce pour s'en aller en Perse percer l'impérial flanc de Julien de sa lance vengeresse :

"Saint Basile eut, en l’église de Sainte-Marie [de Césarée de Cappadoce], une vision dans laquelle lui apparut une multitude d'anges, et au milieu d'eux, debout sur un trône, une femme qui dit à ceux qui l’entouraient : « Appelez-moi vite Mercure, pour qu'il tue Julien l’apostat, cet insolent blasphémateur de mon Fils et de moi. » Or, ce Mercure était un soldat, tué par Julien lui-même en haine de la foi, enseveli dans cette église. À l'instant saint Mercure se présenta avec ses armes qu'on conservait en ce lieu, et reçut ordre de se préparer au combat. Basile s'étant éveillé, alla à l’endroit où saint Mercure reposait avec ses armes et ouvrant son tombeau, il n'y trouva ni corps ni armes. Il s'informe auprès du gardien si personne n'a emporté les armes. Celui-ci lui affirme avec serment, que, le soir, les armes étaient là où elles se trouvaient toujours. Basile se retira alors, et revenu le matin, il y trouva le corps avec les armes, et la lance couverte de sang. Au même instant, un soldat qui revenait de la bataille dit : « Alors que Julien était à l’armée, voici qu'un soldat inconnu se présenta avec ses armes et sa lance, et pressant son cheval avec ses éperons, il se rua avec audace sur l’empereur Julien ; puis brandissant sa lance avec force, il l’en perça par le milieu du corps ; tout aussitôt il s'éleva en l’air et disparut. » Or, comme Julien respirait encore, il remplit sa main de son sang, (…) et le jetant en l’air, s'écria : « Tu as vaincu, Galiléen, tu as vaincu. » Et en disant ces mots il expira misérablement. Son corps fut laissé sans sépulture, et écorché par les Perses, et de sa peau, on fit un tapis pour le roi." (Jacques de Voragine, La Légende dorée, Saint Julien - Traduction : www.abbaye-saint-benoit.ch).

Bref, comme vous voyez, l'Église n'avait nul besoin du martyre de Georges de Cappadoce pour enrichir le "tableau de chasse" de Julien !

Il ne faut pas vous étonner non plus du relooking extrême nécessaire pour transformer le patriarche Georges de Cappadoce en saint Georges, tueur de dragon. Le problème n'était pas tellement la cupidité du personnage historique, sa soif de pouvoir, sa cruauté, son intolérance et son manque de scrupules. Peu ou prou, ces petits défauts furent le lot commun de tous les patriarches d'Alexandrie de cette époque bénie (par exemple "saint" Théophile, qui persécuta à mort saint Jean Chrysostome, ou "saint" Cyrille, impliqué dans l'atroce meurtre de la philosophe Hypatie). Non, ce qu'il fallait à tout prix camoufler, c'était que ce Georges était l'un des plus illustres représentant de l'hérésie arienne. De surcroît, lors de son patriarcat, il ne s'était pas contenté de persécuter les païens - ça, c'était plutôt un bon point ! -, mais il s'était aussi attaqué aux chrétiens orthodoxes, partisans de son rival, le patriarche Athanase, destitué par Constance II. Il est d'ailleurs fort probable que ces bons chrétiens-là ne se contentèrent pas de rester au balcon lorsque la populace païenne d'Alexandrie s'en prit à Georges et à ses acolytes, et les démembra tout vifs de par les rues de leur belle cité !

Histoire de bien "brouiller les cartes", mieux valait donc situer la mort de saint Georges en des temps non suspects, lors de la persécution de Dioclétien par exemple, époque où les palmes du martyre étaient distribuées en vrac (dans la masse, un martyr de plus, même douteux, passerait inaperçu), et surtout temps béni où l'hérésie arienne n'existait pas encore.

Bien sûr, il eût mieux valu, dès cette époque, rayer ce Georges de la liste des saints. Mais sans doute était-il nécessaire de ménager les anciens tenants de l'hérésie arienne qui, bien que rentrés dans lé giron de la Sainte Église, tenaient à leur saint, vainqueur de l'hydre païenne. On aménagea donc les légendes afin qu'elles soient acceptables par tous les chrétiens… pourvu qu'ils ne soient pas trop regardants sur la vraisemblance !

 

 
 
"Porphyre" réécrit :
Je suis à nouveau épaté par votre érudition !
J'aime particulièrement la légende de St Mercure: elle fait plus penser à une nouvelle fantastique d'Edgar Allan Poe qu'à un récit édifiant pour premiers communiants.