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Sommaire Juin 2008 :

  • 1er Juin :
    • Christianisme et chute de l'Empire romain : Clic !
  • 2 Juin :
    • Qui était Cordius Rufus ? : Clic !
  • 3 Juin :
    • Vespasien n'était pas beau gosse ! : Clic !
  • 3 Juin :
    • Tibère - Jésus : retour sur une (hypothétique) rencontre au sommet… : Clic !
2e PAGE
  • 5 Juin :
    • ANTIKE IM KINO - une très intéressante expo (bilingue all-fr) à Bâle (Suisse) : Clic !
  • 5 Juin :
    • Et Jésus jeta des légionnaires aux pourceaux… : Clic !
      • Réaction à ce courrier : Clic !
  • 5 Juin :
    • Honorius se souciait-il de la sécurité des Vendéens ? : Clic !
  • 25 Juin :
    • Les bourreaux romains ne coupaient pas les cheveux en quatre… ni les tuniques ! : Clic !
    • De méchantes rumeurs sur les manuscrits de la Mer Morte… : Clic !
 
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"EMPEREURS ROMAINS"
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1er Juin 2008
Frédéric a écrit :

J'ai lu votre site de manière passionnée ; surtout sur la fin de l'Empire Romain.
Ici, une de mes nombreuses questions ou remarques concerne le rôle du christianisme, notamment en réponse à ce courrier.

Je suis loin d'être un spécialiste (j'ai tout juste un peu lu l'Histoire), donc corrigez-moi s je me trompe.
J'ai été surpris de lire le nombre d'atrocités commises au nom de la foi chrétienne dès le début, tant par les empereurs que par les évêques que par les gens du commun.
Je pense que cela choque particulièrement étant donné le message de paix et d'amour que le Christ tenta de nous transmettre (en vain, peut être pas tout à fait). Il semble que les premiers chrétiens l'aient vite oublié alors qu'ils étaient temporellement plus proches du Christ que nous. Que tellement de monde pendant tellement longtemps aient souffert ou aient été tués voire torturés au nom de celui qui disait "aimez-vous les uns les autres". Et donc les quelques faits de violence causés par les chrétiens apparaissent plus en contraste sur la toile de fond que d'autres.
Certes les 1ers chrétiens s'entretuaient d'une secte à l'autre, mais c'était dans l'air du temps. Ils auraient été païens, barbares ou romains qu'on aurait à peine sourcillé.

Je ne pense pas que le christianisme aie été un facteur important dans la chute de l'Empire Romain d'Occident.

  • Les troubles causés par les chrétiens ne devaient être qu'une série de violence en plus parmi la litanie de guerres, de razzias, de mises à sac et autres actes de banditisme… Ou du moins le fait qu'elles furent commises par des chrétiens rivaux fut accessoire.
  • Les poussées démographiques jouèrent selon moi un rôle prépondérant. Pas seulement l'arrivée des Huns, mais aussi l'apparition de la peste qui décima un tiers de la population de l'Empire Romain en quelques décennies. Si je ne me trompe, ce fut la première apparition de la maladie en Europe.
  • Je ne crois pas à la thèse des Empires qui naissent, grandissent et meurent d'une belle mort naturelle. Non. Mais l'Empire Romain était un système qui n'a jamais vraiment marché. Guerres civiles, assassinats politiques en série, massacres dans les rues de Rome, etc, on n'a pas dû attendre le Ve siècle pour voir ça. Jules César lui-même avait grandi dans cette ambiance et dû affronter Pompée dans un déchirement qui distinguait déjà l'Empire d'Occident et celui d'Orient. On était encore loin de la "décadence".
    Y a-t-il vraiment eu décadence et explosion de violence ? Je ne pense pas. Le système était déjà foireux depuis bien longtemps, mais chaque usurpateur réutilisait la structure administrative à son compte. Tout au plus il a eu un changement dans le mode d'administration et une décentralisation du système à un certain moment par la force des choses, sans qu'on s'en aperçoive vraiment. Mais ce système ne devait pas être tellement plus inhumain et insécurisé après la chute qu'avant.
    Ce qu'on peut dire peut être, c'est que le christianisme a introduit dans l'Empire Romain la culture qui sera celle du moyen age à 100 %. Mais ce Moyen Age fut-il vraiment pire ? Demandez aux esclaves crucifiés de Spartacus…
    L'Empire Romain était un semblant de civilisation et l'Église Romaine n'a fait que perdurer l'idée de civilisation au sein des tribus franques, goths et germaniques.
  • Le christianisme s'est facilement implanté dans l'Empire Romain parce qu'il n'y avait plus vraiment de religion. Le culte romain, plus personne n'y croyait depuis longtemps et n'étaient plus qu'un symbole de l'autorité de la cité et de l'Empire, lui-même devenu une grosse blague. La religion chrétienne apportait un côté mystique propre au judaïsme mais accessible à tous, plus convaincant que la pléthore de cultes basés sur les idoles et des mythologies rocambolesques.
    La différence de nature entre la religion chrétienne, monothéiste du mystère et du Saint Esprit par rapport aux déité variées, innombrables et superficielles peut expliquer son succès. Succès répété plus tard sur les tribus indiennes et africaines lors des colonisations dans des circonstances pourtant pas beaucoup plus sympathiques.

La seule chose qui m'attriste avec l'arrivée du christianisme, c'est la destruction par les iconoclastes des temples et œuvres d'art qui témoignaient de cette époque, malgré tout fabuleuse.

 
 
 
RÉPONSE :

Un grand merci pour ces réactions et réflexions qui témoignent de l'intérêt, certes assez critique mais néanmoins sympathique, que vous portez à mon site web.

Je suis assez d'accord avec vous quand vous précisez que le triomphe du christianisme ne fut pas la seule - ni peut-être la plus importante - cause de la chute de l'Empire romain. Ainsi que je l'ai écrit à plusieurs reprises, en reprenant une formule de Paul VEYNE, si cet empire fut d'abord "pris d'assaut par les Barbares", bien d'autres raisons peuvent encore expliquer cette catastrophe. (Voyez à ce sujet : Clic !, ainsi que les autres correspondances référencées ici : Clic !).

En revanche, il me semble que vous vous avancez beaucoup quand vous écrivez que "l'empire romain était un système qui n'a jamais vraiment marché. Bon, j'admets volontiers que l'histoire romaine ne fut pas exempte de crises gravissimes, d'usurpations, de massacres, d'émeutes, de pronunciamientos, de révolutions de palais, de meurtres politiques, etc… D'accord, mais ce régime que vous estimez pourtant passablement débile les surmonta toutes ! Bien sûr il évolua, au fil du temps, vers un autoritarisme que nous jugerions (non sans anachronisme) totalitaire, du moins conserva-t-il, grosso modo, ses singularités, ses caractéristiques, ses "valeurs" intrinsèques, et ce durant plus de cinq siècles. Un sacré bail pour un système inadapté ! Comptez, par comparaison, le nombre de régimes divers et variés que la France a connus depuis l'an 1500. Peut-on dire qu'aucun d'entre eux n'a vraiment "marché" parce tous connurent leur lot d'abominations, de révoltes, d'assassinats, d'émeutes ou de tortures ?

Non, le système politique romain n'était pas plus "foireux" que bien d'autres, que du contraire ! C'est d'ailleurs en bonne partie grâce à sa stabilité et grâce à la (relative) paix romaine (pax romana) que le christianisme put s'y implanter solidement, s'y développer et y prospérer, et ce malgré les persécutions intermittentes. Les prédicateurs pouvaient parcourir l'Empire dans une (relative) sécurité. Et si les choses tournaient mal, si la foule en colère voulait écharper ces inciviques patentés, ces trublions pouvaient souvent, à l'instar de saint Paul, trouver refuge auprès de magistrats impériaux qui leur garantiraient un procès équitable… en leur offrant de surcroît une tribune pour exposer leur Foi et témoigner de la Vérité du Christ.

Vous dites aussi que le christianisme put s'imposer facilement, c'est parce que les Romains ne croyaient plus à rien. Moi, je pense que c'est surtout parce qu'il fut imposé - de plus en plus autoritairement - par le pouvoir impérial. Sans professer le christianisme, il devint très vite impossible d'exercer toute charge publique, de bénéficier d'une protection ou même, pour les plus pauvres, d'espérer un secours matériel, vu que tout ce que nous appelons aujourd'hui le "secteur caritatif" se trouvait désormais des évêques et de leur clergé. Dans de telles conditions, il va de soi que le nombre de "païens militants" diminua drastiquement !

Du reste, je ne suis pas sûr du tout que le christianisme fleurit dans le "désert religieux" que vous décrivez. Évidemment, il ne devait plus avoir grand monde pour croire à Jupiter et à ses frasques érotiques, à Bacchus et à ses beuveries, ou à Hercule et ses travaux. Mais cela ne signifie pas pour autant que les Romains du Bas-Empire étaient devenus des athées !
Je ne parlerai même pas du culte impérial, que le christianisme recycla d'ailleurs fort vite et fort bien ("divin", l'empereur le demeura, même sous le règne du Christ). Outre ce culte de la majesté impériale "dévoyé" par le christianisme étatique, un genre de "mystique de la Rome éternelle" résista longtemps aux assauts chrétiens. Ce patriotisme teinté de religion se manifesta, par exemple, lorsque les Sénateurs romains refusèrent véhémentement - mais sans succès - que le l'Autel de la Victoire fût retiré de la Curie. (Clic ! et Clic !). Les soldats aussi, principalement ceux d'origine illyrienne partageaient cette mystique de Rome. Souvent membres de confréries religieuses d'inspiration solaire (culte du Mithra ou du Soleil invaincu), longtemps ils défendirent les valeurs de la Rome éternelle : à leurs yeux la victoire de la Lumière sur les Ténèbres ne symbolisait-elle pas aussi celle de la civilisation romaine sur la barbarie environnante ? Quant aux ruraux, rares paysans libres ou colons asservis à leur tout-puissant patron, ils constituèrent la masse qui résista le plus longtemps à la christianisation. Malgré les efforts de saints militants et agressifs, tels Martin, Germain ou Hilaire, ces pagani (nos "païens") ne renoncèrent que très difficilement à leurs croyances, à leurs petits dieux si pratiques, si familiers et si proches, à leurs arbres sacrés, à leurs pierres enchantées et leurs sources miraculeuses. Si bien qu'en désespoir que cause, il fallut souvent donner à ces divinités des habits chrétiens, transformer un dieu local en un saint spécialisé, placer des croix dur des menhirs, bâtir des chapelles sur des lieux "magiques", etc… Mais ce n'était là qu'emplâtres sur des jambes de bois, et le paganisme rural survécut longtemps à la chute de Rome : au VIIe et VIIIe siècles les missionnaires (anglais, irlandais) travaillaient encore du goupillon, s'échinant toujours, parfois d'ailleurs au risque de leur vie, à évangéliser les campagnes d'Europe occidentale et ses habitants encore largement païens… et fort résolus à le demeurer !

 

 
 
 
2 Juin 2008
Jean-Luc a écrit :
Vous connaissant, je pense que vous allez m'éclairer concernant Cordius Rufus qui d'après ce que j'ai pu trouvé était contemporain de Jules César. Je vous remercie de votre réponse.
 
 
 
RÉPONSE :
J'en suis flatté, mais j'ai bien peur que vous n'ayez surestimé mon érudition. Ne disposant pas de documentation très détaillée sur les "personnages secondaires" de la fin de la République, je n'ai malheureusement pas pu trouver de renseignements sur ce Cordius Rufus… Sinon ceux que vous avez sans doute déjà dénichés par vous-même sur des sites consacrés à la numismatique romaine et qui précisent que "Manlius Cordius Rufus était un monétaire de César" (voir : www.cgb.fr). Je dois d'ailleurs aussi vous avouer que je ne sais pas trop ce qu'était un "monétaire", sinon qu'il devait s'agir d'un des triumvirs monétaires, c'est-à-dire un membre du collège des trois magistrats chargés de l'émission des monnaies.

 

 
 
 
3 Juin 2008
Marie a écrit :
Nous devons (ma copine et moi) faire un exposé sur Vespasien.
Nous ne trouvons dans aucun site à quoi il ressemblait (physiquement).
Avait-il un beau corps, était-il musclé, fort, petit ?
 
 
 
RÉPONSE :

Non, Vespasien n'était pas à proprement parler un beau mec. L'historien latin Suétone le décrit ainsi : "Il était de stature carrée, les parties du corps lourdes et fortes, et l'expression du visage comme contractée par l'effort"… Bref, il avait une bonne tête de constipé chronique, qui grimaçait comme s'il avait perpétuellement besoin d'aller aux toilettes (sinon aux… vespasiennes). Le bon Suétone ajoute d'ailleurs, finement, qu'un jour, son bouffon, à qui il demandait de lui en raconter une bien bonne, lui aurait répondu qu'il s'exécuterait dès qu'il aurait soulagé ses impériales entrailles. (Voir SUÉTONE, Vie de Vespasien, XX).

Du reste, vous pourrez vous faire une idée plus concrète de son physique en admirant les monnaies frappées à son effigie (voir, par exemple www.wildwinds.com ou www.romancoins.info) ou les statues qui le représentent (www.romancoins.info).

 

vespasien

Vespasien

 
 
 
3 Juin 2008
Frédéric a écrit :

En relisant vos notices biographiques (toujours avec curiosité et plaisir), je déniche de temps à autre des éléments qui m'avaient échappé à première lecture.

Votre passage sur l'éventuelle rencontre entre Tibère et Jésus, à qui l'empereur aurait proposé le royaume de Judée, avait de prime abord provoqué chez moi une certaine perplexité. Vos arguments tirés des Évangiles étaient attrayants, mais il en fallait plus pour me convaincre que Rome ait pu songer un seul instant à laisser tomber ses fidèles (pour ne pas dire plus) vassaux hérodiens pour les remplacer par un illustre inconnu.

Connaissant relativement bien l'histoire des dynasties hasmonéenne et hérodienne et leurs relations de clientèle avec les dirigeants romains successifs, je ne voyais pas ce qui avait pu pousser Rome à revoir ainsi sa politique.

Certes, comme vous le dites, les dirigeants hérodiens étaient sans doute haïs par la grande majorité des Juifs. Cependant, cet argument ne devait guère compter pour le pouvoir romain. Il suffit d'observer les années de règne des princes hérodiens (qui dépendaient totalement de la puissance romaine) :

  • Hérode le Grand régna de -40 à -4. Pendant toute la durée de son règne, il reçut les faveurs des maîtres successifs de Rome, César, Antoine et enfin Octave-Auguste. Son habileté et sa grande servilité vis-à-vis de Rome lui permirent de constituer un royaume étendu et prospère, n'en déplaise à ses ingrats sujets (il est vrai qu'avec eux, il n'était pas aussi accommodant…) ;
  • son fils Archélaos fut ethnarque de Judée-Samarie-Idumée de -4 à +6. Il fut certes déposé par les Romains mais après 10 ans de règne, alors que les contestations à son sujet dataient du début de son avènement, raison pour laquelle il ne fut pas désigné comme roi des Juifs par Auguste (seule clause du testament d'Hérode le Grand que son "ami" Auguste se refusa à entériner). Même en tenant compte de la lenteur des moyens de communication à l'époque, 10 ans, cela reste assez long pour ne pas y déceler une forme d'attentisme favorable de la part d'Auguste ;
  • son fils Philippe fut tétrarque de Batanée, Trachonitide, Auranitide, Gaulanitide de -4 à +34. Son règne fut des plus tranquilles si l'on en croit Flavius Josèphe. Il est vrai que ses territoires étaient peuplés de nomades ituréens (plus voleurs qu'agitateurs), de populations urbaines hellénisées et de quelques rares Juifs. Il mourut dans son lit, après avoir bien servi ses maîtres romains ;
  • son fils Hérode Antipas fut tétrarque de Galilée-Pérée de -4 à+39. Contrairement à Philippe, Antipas régnait sur des régions où l'agitation nationaliste juive était permanente (surtout en Galilée). Cela ne l'empêcha pas de régner pendant 43 ans (!) avant d'être déposé non pas à cause d'une incompétence quelconque, mais parce qu'il avait eu l'outrecuidance de réclamer à Caligula le titre royal ;
  • son petit-fils Agrippa Ier fut roi de +37 à +44 (en Judée à partir de +41). Il avait hérité de l'habileté de son grand-père auprès de ses suzerains et put reconstituer à peu de chose près son royaume. Sa mort prématurée entraîna la 2e administration directe par Rome de la Judée-Samarie ;
  • son arrière-petit-fils Agrippa II fut roi (de divers territoires au nord de la Judée) de +48 à sa mort vers +93 (ou +100 selon une chronologie réévaluée de Maurice Sartre). Il resta fidèle aux Romains pendant la Première Révolte juive et conserva ainsi son royaume.

Vous comprendrez qu'ayant en mémoire l'ensemble de ces éléments, il me semblait difficile de croire qu'un dirigeant romain ait pu imaginer un seul instant changer une "équipe" si dévouée et ayant fait ses preuves sur le long terme.

Je me demandais en outre comment les autorités romaines auraient pu avoir connaissance d'une "maison davidique" alors que les seuls dirigeants juifs connus d'eux étaient hasmonéens ou hérodiens (l'intervention romaine en Judée datait de la révolte des Maccabées, ancêtres des Hasmonéens).

Approfondissant le sujet en lisant notamment le livre des archéologues Finkelstein et Silberman, Les Rois sacrés de la Bible, consacré aux règnes de David et Salomon (très largement idéalisés dans la Bible comme le démontrent les auteurs), j'ai découvert (il n'est jamais trop tard pour apprendre) la persistance de la mythologie davidique et salomonienne à l'époque hellénique puis romaine non seulement dans la population juive mais aussi chez les érudits grecs (via la Bible des Septante, traduction grecque de l'époque lagide). Ainsi, s'il est certain que les héritiers de la maison de David étaient disparus depuis bien longtemps (dès l'époque du retour de Babylone), rien n'empêchait n'importe quel agitateur de se prétendre héritier de ladite maison.
Il est vrai qu'en lisant la Guerre des Juifs de Flavius Josèphe, on rencontre des révolutionnaires messianiques à chaque détour de page.

L'argument que je pouvais développer au sujet de la méconnaissance de la maison davidique n'a donc plus guère de pertinence.

J'ai également revu mon appréciation au sujet des bonnes relations entretenues par le maître romain avec le vassal hérodien. Si mon analyse générale reste valable, il faut sans doute l'affiner en considérant l'attitude particulière de chaque dirigeant romain.
On ne doit guère douter de la confiance donnée aux souverains iduméens par Auguste, Caligula, Claude et même Néron.
Pour ce qui est de Tibère, je suis plus circonspect. Le seul fait concernant les territoires hérodiens pendant son règne est la décision d'annexer à la province de Syrie la tétrarchie de Philippe lorsque ce dernier décéda en +34 sans laisser d'héritiers directs.
Bien plus, on sait que Tibère, choqué des remarques d'Agrippa I qui était un ami de Caligula, fit jeter en prison le prince hérodien.

Je dois donc avouer qu'au regard de ces faits, il est possible que Tibère ait pu se démarquer de l'opinion favorable dont les Hérodiens avaient alors toujours bénéficié de la part des dirigeants romains (et continueraient à bénéficier après la mort de Tibère).

Alors ? Certes, je n'ai pas plus de preuves que vous que cette entrevue entre Tibère et le prétendant royal qu'aurait pu être Jésus fut bien réelle. Mais je dois dire qu'à la lumière des derniers éléments, elle est en tout cas beaucoup plus plausible que je ne le pensais a priori.

Et je me dis donc qu'au-delà de vos ironies, de vos bons mots, votre analyse est non seulement fort bien documentée mais très souvent pertinente.

 
 
 
RÉPONSE :

Pour vous parler franchement, même je suis infiniment flatté de l'intérêt que vous portez à mes allégations - parfois des plus aventurées -, je suis un peu gêné de constater que cette "rencontre au sommet entre Tibère et Jésus" vous a entraîné dans de si vastes recherches, alors qu'il ne s'agissait là, dans mon chef, qu'une petite hypothèse que j'espérais féconde, mais qui était surtout "amusante".

Plus largement, en évoquant une possible connivence, une communauté d'intérêt entre Jésus et le pouvoir romain (sinon une rencontre au sommet entre le Messie des Juifs et l'empereur romain), je voulais surtout mettre l'accent sur le rôle politique du Christ, cet aspect de sa vie publique si fortement occulté par les Saintes Écritures.

Il nous est impossible de savoir si Jésus était réellement issu de la maison de David - et peut-être n'en savait-il rien lui-même. Mais ce qui est significatif, c'est qu'il revendiquait cette qualité (ou que l'on la lui prêtait, ce qui revient à peu près au même). Être - ou se revendiquer - "Fils de David" cela lui permettait d'endosser le costume de Messie, tel qu'il avait été coupé par les prophètes de l'Ancien Testament. Mais aussi, qu'il l'ait voulu ou non (vous voyez, je reste extrêmement prudent), ce titre lui conférait une place dans le jeu (géo)politique de la région.

Ainsi que vous l'avez relevé, à cette époque (aux alentours de l'an 30 de notre ère), la Judée était administrée directement par Rome, et le moins que l'on puisse dire, c'est que le préfet romain Ponce Pilate n'avait pas la tâche facile. N'être pas populaire, c'était très certainement le cadet des soucis de cet homme dur, peut-être cruel. En revanche, ce qui le tracassait car cela fragilisait sa position face à ses supérieurs hiérarchiques, c'était qu'il ne parvenait pas à mettre un terme à une agitation latente, un genre de rébellion larvée. Sous couleur de banditisme ou de mouvements prophétiques, toutes sortes d'illuminés contestaient l'autorité de Rome sur cette terre que les Juifs considéraient comme sacrée. Bref, Rome ne tenait pas solidement la province de Judée, pourtant capitale du point de vue stratégique, et les rapports que Ponce Pilate expédiait à l'empereur devaient témoigner de cette désolante situation.
Que faire pour y remédier ?
Les Romains étaient des gens pragmatiques… et, sous cet aspect, Tibère était éminemment romain. Puisque l'administration directe de la Judée ne rencontrait pas un plein succès, il n'est donc pas impossible que le vieil empereur ait songé à y rétablir une royauté vassale. Mais qui mettre à sa tête ?

Aidé de votre belle érudition, vous rappelez dans votre message les rapports - toujours étroits mais parfois assez tendus même s'ils étaient généralement harmonieux - entre Rome et les princes Hérodiens… À l'époque de Jésus, deux membres de cette dynastie régnaient donc sur des contrées limitrophes de la Judée : Hérode Antipas sur la Galilée et Philippe sur la Trachonitide (etc). Or, à ma connaissance, il ne fut jamais question de confier la Judée à un de ces fils d'Hérode le Grand. Pourquoi ? Probablement parce que Tibère estimait qu'aucun de ces deux princes n'était en mesure de faire mieux que Ponce Pilate, que ni Philippe ni Hérode Antipas n'étaient capables de restaurer l'ordre et le calme dans ce pays en continuelle ébullition. Malgré les services que les Hérodiens avaient rendus jadis à César et à Auguste, Tibère n'avait qu'une confiance très limitée dans ces deux roitelets, de surcroît assez déconsidérés des Judéens. Peut-être même ceux-ci méprisaient-ils ces fantoches autant (sinon plus) que les occupants Romains.

empereur tibere
   

Dès lors restait l'option d'un "homme neuf", qui pouvait être Jésus… pour autant, bien sûr, qu'il reconnaisse la suzeraineté de Rome et qu'il ne contente des pouvoirs que l'autorité romaine voudrait bien lui concéder. C'est évidemment là que le bât blessa : Jésus n'était nullement disposé à devenir l'alibi du nationalisme juif, le valet de l'impérialisme romain, le hochet que l'on agiterait devant ses concitoyens juifs pour le faire ternir tranquille et l'endormir. Devenir l'opium du peuple juif, pas de ça, Lisette !

Bien sûr, et ainsi que vous l'avez souligné, je n'ai pas de preuves. D'ailleurs, s'il y en avait des probantes, les spécialistes de l'Écriture sainte les auraient relevés bien avant moi. Non, rien que quelques indices ténus, des traces, des allusions présentes dans les Évangiles, comme l'épisode de la Tentation ou la "parabole des talents" (Clic !). Ou encore cette fuite devant des gens qui veulent l'enlever pour le couronner (Jean, 6:15), cette identification aux "fils des rois de la Terre" qui, comme lui, Jésus, ne sont pas soumis à l'impôt, etc… Mais quant à une "rencontre au sommet entre Jésus et Tibère", elle demeure, bien évidemment, du domaine de l'imaginaire. Mais qui sait ?…
J'ai d'ailleurs été amusé de lire, récemment, le joli roman de Franco MIMMI, Notre agent en Judée (Gallimard, Folio Policier, 2006 - Voyez sur le site PEPLVM) qui décrit un Tibère tenté par une récupération politique de Jésus.
Comme quoi les grands esprits se rencontrent ! :-)

Encore un grand merci pour votre message, pour vos judicieuses réflexions, et aussi - last but not least - pour notre indulgence à l'égard de mes hypothèses parfois assez aventures, pour ne pas dire fantaisistes.

franco mimmi - agent en judee

 

 
 
Frédéric réécrit :

Je vous rassure de suite : approfondir une problématique historique est une passion pour moi, surtout si je suis persuadé dès le début qu'aucune réponse définitive ne pourra y être donnée. Cela ne me cause ni ennui, ni insomnie. Mais cela permet de mettre à jour mes connaissances, de confronter mes idées, de me remettre en question.

Dans votre réponse, vous soulevez encore un élément intéressant au sujet de l'attitude différente que pourrait avoir eu Tibère.

Vous précisez fort justement que la première administration directe de la Judée par l'occupant romain ne fut pas une réussite exemplaire (elle déboucha d'ailleurs sur la Première Révolte Juive). Les préfets, dont Ponce Pilate, ne brillèrent ni par leurs qualités d'administrateurs (ils étaient là pour s'enrichir), ni par leurs capacités de dialogue (ils méprisaient les particularismes juifs).
Vous soulignez, à juste titre, qu'à aucun moment, il ne fut question d'attribuer les territoires de l'ethnarque Archélaos (déposé en +10) à son frère Antipas ou son demi-frère Philippe. Or, lorsque Archélaos fut déposé, la décision fut prise par Auguste lui-même. De +10 à +14 (date de sa mort), Auguste ne jugea pas utile de confier la Judée-Samarie à un des deux tétrarques hérodiens.

Quelle pouvait en être la raison ? Il pouvait, à mon sens, avoir deux bonnes raisons à cela :

  • les deux tétrarques n'avaient sans doute pas les épaules assez larges pour prendre la relève de leur père. Auguste avait été pris à témoin à plusieurs reprises par Hérode le Grand quand il était en dispute avec ses fils. Il avait dû recevoir les prétendants hérodiens lorsqu'il avait avalisé le testament d'Hérode. Antipas et Philippe étaient encore jeunes lors de la mort de leur père et leurs revendications avaient sûrement été prises comme des caprices par Auguste. En bref, Auguste devait considérer que les deux hommes n'arrivaient pas à la cheville de leur paternel. Alors, on pouvait peut-être les laisser en place dans leur tétrarchie, mais sûrement pas leur confier la Judée ;
  • dans l'esprit d'Auguste, les dispositions du testament d'Hérode pouvaient apparaître comme des clauses à titre viager, concédées par le pouvoir romain (suivant cependant les recommandations d'Hérode, simplement parce qu'Auguste lui vouait un certain respect). Le règne des trois Hérodiens pouvait ainsi n'être qu'une étape transitoire avant une annexion pure et simple.
    Cela se vérifia lors de la déposition d'Archélaos, mais aussi pendant le règne de Tibère lorsque Philippe mourut en +34. Sa tétrarchie fut alors rattachée à la province de Syrie, sans autre forme de procès (alors qu'Antipas était à ce moment encore tétrarque de Galilée-Pérée).

On peut donc supposer qu'à la fin de sa vie, Auguste et par la suite son successeur, Tibère, aient eu une appréciation assez négative au sujet des princes hérodiens, qui n'apparaissaient plus comme très utiles.
En fait, les Hérodiens, en la personne d'Agrippa I, ne furent remis en selle que par la volonté personnelle de Caligula, dont la ligne de conduite ne fut pas modifiée, mais bien amplifiée, par Claude.

En conclusion, il me semble qu'un changement radical de politique à l'égard de la politique en Judée ait pu être envisagé par Tibère qui avait eu le temps de mesurer l'inefficacité du système d'administration directe (Auguste n'avait pas eu le temps de voir combien la gestion par les préfets était calamiteuse) mais aussi les limites du protectorat fantoche hérodien. Votre supposition ne me paraît dès lors pas si farfelue que cela.

herode agrippa
 
 
 
RÉPONSE :
Oui, tout cela semble finement analysé…
Ah, quel dommage que, "coïncidence" regrettable, nous manquent les livres de Tacite relatifs à ces années 30-37, et que, pour la même période (je viens à nouveau de le vérifier) Flavius Josèphe soit, "étrangement", nettement moins prolixe qu'à l'accoutumée !