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Sommaire Mars 2008 :

  • 1er Mars :
    • Jules César sortait-il de Polytechnique ? : Clic !
      • L'empereur le plus "artiste" ? : Clic !
  • 4 Mars :
    • Saint Paul, les cultes orphiques et le tarot de Dionysos : Clic !
  • 11 Mars :
    • Une intéressante page Web sur Galla Placidia… : Clic !
  • 17 Mars :
    • Julien le carabin ? : Clic !
    • Un seul mot pour Cambronne : "Pardon !" : Clic !
2e PAGE
  • 24 Mars :
    • Pas de couronne d'olivier pour Jules ! : Clic !
  • 28 Mars :
    • Qui est ce personnage ? : Clic !
  • 28 Mars :
    • Constantin chrétien bien avant sa conversion "officielle" ? : Clic !
      • Réaction à ce courrier : Constantin était-il tolérant ? : Clic !
  • 31 Mars :
    • Des haruspices vétérinaires ? : Clic !
    • Un petit retour sur le bourrin-consul de Caligula : Clic !
    • …Et sur la garde germanique des premiers empereurs : Clic !
 
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"EMPEREURS ROMAINS"
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1er Mars 2008
Jean-Charles a écrit :

Un petit extrait de Montaigne qui introduit ma question :

"CHAPITRE XVI
UN TRAIT DE QUELQUES AMBASSADEURS
Voyez combien César se déploie largement à nous faire entendre ses inventions à bâtir ponts et engins ; et combien au prix il va se serrant, où il parle des offices de sa profession, de sa vaillance et conduite de sa milice. Ses exploits le vérifient assez capitaine excellent : il se veut faire connaître excellent ingénieur, qualité aucunement étrangère."

Quelques extraits glanés en survolant l'ouvrage écrit par "lui" :

I.8. En attendant, il employa la légion qu'il avait et les soldats qui étaient venus de la province à construire, sur une longueur de dix-neuf milles, depuis le lac Léman, qui déverse ses eaux dans le Rhône, jusqu'au Jura, qui forme la frontière entre les Séquanes et les Helvètes, un mur haut de seize pieds et précédé d'un fossé.
Ayant achevé cet ouvrage, il distribue des postes, [etc.]

Pour Alésia :

VII.72. Mis au courant par des déserteurs et des prisonniers, César entreprit les travaux que voici. Il creusa un fossé de vingt pieds de large, à côtés verticaux, [etc.]

Et aussi scientifique le bougre !

V. 13
13. […] A mi-chemin est l'île qu'on appelle Mona ; il y a aussi, dit-on, plusieurs autres îles plus petites, voisines de la Bretagne, à propos desquelles certains auteurs affirment que la nuit y règne pendant trente jours de suite, au moment du solstice d'hiver. Pour nous, nos enquêtes ne nous ont rien révélé de semblable ; nous constations toutefois, par nos clepsydres, que les nuits étaient plus courtes que sur le continent.[…]

Donc voilà ma question : à votre connaissance, César, par ailleurs souverain pontife (Suétone XIII) donc étymologiquement "bâtisseur de pont" si l'on en croit Roger Caillois (1), a-t-il eu des prétentions à être ingénieur en dehors de ce qu'en dit Montaigne ?

Et le jeu débile du jour : César ingénieur, Néron artiste, Hadrien architecte, Marc Aurèle philosophe, Julien l'Apostat publiciste, et d'autres peut-être, pour vous quel serait l'imperator le plus doué ou le plus versé dans les arts (au sens large du terme) ?


NOTE :

(1) Roger Caillois, Le Grand Pontonnier, in Cases d'un échiquier :
"Ce jour-là, je lui annonçais [à Marcel Mauss, dont il fut l'élève] que j'avais choisi pour sujet de ma future thèse (jamais écrite) : « Le vocabulaire religieux des Romains ». Il me félicita de mon choix, tout en me mettant en garde contre les pièges qui m'attendaient : « À commencer par le mot religio lui-même. L'étymologie religere n'en est pas douteuse, mais on s'extasie dangereusement sur ce qu'elle cache ou trahit. Bien que religere n'ait jamais voulu dire « relier », on tient pour assuré que telle est l'essence de la religion. Mais que relie-t-elle ? Chacun fabule selon sa préférence : le ciel et la terre ; la nature et le surnaturel ; les hommes et les dieux ; ou encore les hommes entre eux, en les unissant dans une et par une foi commune. Bref, la religion relierait à peu près n'importe quoi. Je passe sur les spéculations sur le sens ancien de religio : « scrupule ». Sottises que tout cela. La vérité est dans Festus (c'est le nom qui me revient, mais peut-être Mauss a-t-il alors cité un autre lexicographe), qui commente ainsi religio : « religiones tramenta erant ». Les « religions » étaient « des nœuds de paille ». Il semble que personne n'ait jamais remarqué cette petite phrase. Mais quels nœuds de paille ? Parbleu ! ceux qui servaient à fixer entre elles les poutres des ponts. La preuve en est qu'à Rome le maître de la religion, le prêtre suprême, s'appelle le « bâtisseur de ponts » : pontifex. Mais, aujourd'hui, quand quelqu'un parle du Pape comme du Souverain Pontife, sait-il qu'il l'appelle le Grand Pontonnier ! »" - Retour texte

 
 
 
RÉPONSE :

Au sens étymologique du terme, Jules César se révéla un pontifex, un pontonnier hors pair grâce à celui, resté fameux, qu'il établit sur le Rhin, en un temps record (et qu'il fit détruire avec non moins de célérité dès qu'il fut revenu de sa brève reconnaissance sur la rive droite du fleuve). Vous pourrez lire ce le récit de cet exploit d'ingénierie militaire dans les commentaires du grand Jules (Guerre des Gaules, Livre IV, 17).
De fait, il s'agit bien là d'une performance quasi digne des "travaux d'Hercule". Il y a quelques années, j'ai eu l'occasion de visionner un documentaire montrant des soldats britanniques qui tentaient de construire - à une moindre échelle - un pont semblable, avec les outils et les techniques dont disposaient les légionnaires de César. L'essai se révéla peu concluant, même sur un cours d'eau nettement moins large et moins impétueux que le Rhin…

Évidemment, ces antiques prouesses, ce pont du Rhin ou la savante poliorcétique mise en œuvre à Alésia, doivent davantage être portées au crédit des ingénieurs militaires qui entouraient César qu'à l'Imperator lui-même. Vous vous souvenez des paroles du Centurion des Évangiles : "Je dis à un de mes soldats « Va ! », et il va ; je dis à un autre « Viens », et il vient ; et à mon serviteur « Fais cela ! », et il le fait." (Matt, 8 : 9). Ainsi en allait-il du divin Jules ! Lui fallait-il un pont sur le Rhin, il appelait son ingénieur en chef et lui disait : "Construits-moi un pont sur le Rhin et fissa ! Il faut que mes légions le franchissent dans une semaine. Comment cela, impossible ? Impossible ? Pas romain ! Veux pas le savoir, débrouille-toi !". César, c'était un peu le colonel Nicholson du Pont de la rivière KwaÏ : il n'aurait probablement pas su tracer les plans de l'ouvrage d'art, mais il était entouré de spécialistes compétents. Ou encore comme cet autre officier britannique, le bien nommé Slim, je crois, commandant l'armée des Indes pendant la campagne de Birmanie. Arrivé au bord de l'infranchissable Irrawaddy, il aurait déclaré, superbe, à ses troufions : "Le fleuve est large. Il n'y a pas de pont, mais il y a des arbres. Construisez des bateaux !". Le bougre n'avait sans doute aucune compétence en matière de construction navale, mais il se trouvait dans son État-major des gens qui en maîtrisaient les arcanes.

julius caesar
   

pont de cesar

Construction d'un pont sur le Rhin par les légions de César
(César chez les Belges, Ed. Dessain, Liège, 1952)

Cela ne signifie pas pour autant que César était nécessairement dénué de toute compétence technique. Au contraire, dans ce domaine comme dans bien d'autres, il avait probablement acquis une culture encyclopédique en compilant toutes les connaissances des savants grecs et hellénistiques. Le problème, c'est que ce "bagage" était purement livresque, détaché de la réalité, presque abstrait. Il savait probablement par cœur toute la géométrie d'Euclide et la physique d'Archimède, et connaissait tout ce que les compagnons d'Alexandre le Grand avaient écrit sur les diverses prouesses techniques réalisées par les sapeurs, terrassiers et autres pontonniers du roi macédonien, mais il laissait à de simples artisans, à des gens mécaniques (comme on disait au XVIe siècle), le soin de concrétiser les grands desseins que son génie avait conçus.

Quant à savoir quel aurait été l'empereur romain "le plus versé dans les arts (en général)", je crois que vous l'avez cité : ce serait plutôt Hadrien, lui aussi un "surdoué" au savoir (livresque) encyclopédique et aux compétences (abstraites) quasi universelles.

 

 

 

 
 
4 Mars 2008
Olive a écrit :

J'aimerais avoir votre avis sur une thèse consultable en ligne concernant les origines possibles du tarot dit de Marseille et de ses liens avec l'initiation bacchique.
Le site en question bacchos.org avec le lien tarot de Dionysos. L'auteur nous démontre avec preuves à l'appui la relation étroite d'après lui entre le tarot et les mystères de Bacchus. N'étant pas trop versé dans la véracité de ses propos, mais ayant quand même des souvenirs de lecture notamment le livre d'AMBELAIN (encore lui) sur saint Paul où il consacre un chapitre à Dionysos-Zagreus, l'absorption rituelle du dieu et le thème de l'omophagie. Vous serait-il possible de me dire si l'auteur dans sa démonstration du parcours initiatique relève de la pure fantaisie ou pas.

 
 
 
RÉPONSE :

Il m'est, hélas, impossible de me prononcer sur les assertions du site bacchos.org.: je ne connais - ni ne comprends - absolument rien au tarot. Étant également assez peu à l'aise dans toutes les questions relatives à la mythologie gréco-romaine ou aux diverses cérémonies des cultes "païens", je ne puis non plus guère me prononcer sur les thèses de Robert AMBELAIN. Je viens néanmoins de me les remémorer un "tapant un coup d'œil", à la volée, sur le chapitre de sa Vie secrète de saint Paul, intitulé la religion paulinienne. En résumé, l'auteur y met l'accent sur les points de concordance qui existeraient entre le christianisme de Saül-Paul et les cultes orphiques. Bon ! vu que, comme je vous l'ai signalé d'emblée, je ne connais pas grand-chose aux rites du paganisme, j'en accepte volontiers l'augure… Cependant, à ce qu'il me semble, le vrai problème, ce serait plutôt de savoir si c'est bien Paul qui est à l'origine de ces présumés emprunts. Et là, je serais plus circonspect !… Si j'en crois certains spécialistes, le message de l'Apôtre des Gentils a recueilli peu d'écho auprès des premières communautés chrétiennes, encore très judaïsantes, voire privilégiant un messianisme actif. Il fallut attendre l'échec de la dernière grande révolte juive (donc après 135) pour que l'on "redécouvre" son christianisme, moins spécifiquement juif, plus universel, plus respectueux des autorités établies, donc plus "présentable". Reste à savoir jusqu'à quel point les textes originaux de Paul furent retravaillés pour s'adapter à cette nouvelle conjoncture, et à déterminer ce qu'ils peuvent encore nous révéler sur la vie et les idées de leur auteur. Par exemple, de nombreux écrits attribués à Paul le montrent violemment antijuif, voire carrément antisémite, ce qui est pour le moins paradoxal pour un homme qui, par ailleurs, se présente comme un Juif de souche, un rabbi pharisien pieux et lettré.

Il me paraît donc probable qu'après 135, quand le christianisme officiel eut rompu (presque) définitivement avec ses branches judéo-chrétiennes, apocalyptiques, messianiques et "activistes", on mit sous le nom de Paul - en les intégrant dans le canevas de ses épîtres - diverses doctrines déjà élaborées par les courants gnostiques. Ces thèses, jusque-là hérétiques, visaient à "intellectualiser" le message chrétien, à tenter de le rendre philosophiquement cohérent et à l'adapter au milieu païen auquel il devait désormais se cantonner. C'est à partir de ce moment que Jésus commença vraiment à se diviniser. Des mythes chrétiens, inspirés des mythologies gréco-romaines et orientales, furent élaborés afin d'expliquer à ces catéchumènes, maintenant majoritairement païens, les principaux "mystères" du christianisme (incarnation, résurrection, rédemption, eucharistie, etc).

saint paul - robert ambelain

Est-ce vraiment Paul qui fut à l'origine de ces emprunts, ainsi que le soutient Robert AMBELAIN ? Peut-être en partie… Mais, à mon avis, des âmes bien intentionnées ont glissé sous sa plume beaucoup de choses que, lui, aurait probablement reniées. Ce qui explique aussi pourquoi sa prose ressemble parfois à un galimatias presque incompréhensible, où les contradictions ne sont pas absentes.

 

 
 
 
11 Mars 2008
Yves-Marie PONDAVEN a écrit :

J'essaye d'écrire un petit texte pour montrer qu'il n'y a pas de rupture entre Empire romain et Moyen Age, mais une continuité historique. J'ai pris Galla Placidia comme personnage pour le moment :

galla placidia
 
 
 
 
17 Mars 2008
Jean-Charles écrit :

1. Julien l’Apostat et la médecine :
Suite à mes demandes sur l’ « ingénieur » César, et scrutant toujours les empereurs amis des sciences (du savoir au sens large) voici quelques passages glanés dans le « Contre les Galiléens » montrant l’intérêt de Julien l’Apostat pour la médecine :

Esculape guérit nos corps, les Muses instruisent notre âme […]. Voyez donc par combien d’avantages nous sommes supérieurs : par les conseils, par la sagesse, par les arts, soit que vous considériez ceux qui ont rapport à nos besoins, soit que vous fassiez attention à ceux qui font simplement une imitation de la belle nature, comme la Sculpture, la Peinture : ajoutons à ces arts l’économie, et la médecine qui venant d’Esculape s’est répandue par toute la terre, et y a apporté de grandes commodités, dont ce Dieu nous fait jouir. C’est lui qui m’a guéri de plusieurs maladies, et qui m’a appris les remèdes qui étaient propres à leur guérison […].

Donc dans ses études de jeunesse dont vous parlez dans votre notice, il a aussi appris la médecine, le futur empereur ! A moins que ce ne soit sur le front… Galien lui-même fit bien ses armes (heu…) en charcutant du soldat et du gladiateur. Enfin, on suppose qu’il parle en images quand il dit avoir appris cela d’Esculape. Certains érudits avancent que c’est parce qu’il fut le premier à réussir une opération particulièrement délicate à l’époque qu’on l’appelle Julien « la prostate » mais c’est sujet à controverse.
Mais reprenons sérieusement :

[…]
Peu s’en est fallu, que je n’aie oublié le plus grand des bienfaits de Jupiter et du Soleil : […]. Jupiter ayant engendré Esculape, (ce sont des vérités couvertes par la fable, et que l’esprit peut seul connaître.) Ce Dieu de la Médecine fut vivifié dans le monde, par la fécondité du Soleil. Un Dieu si salutaire aux hommes étant donc descendu du Ciel, sous la forme humaine, parut d’abord à Épidaure […]. Enfin toutes les nations eurent part aux faveurs de ce Dieu, qui guérit également les maladies de l’esprit, et celles du corps, détruit les vices du premier et les infirmités de second.
[…]

Même dans ses reproches aux chrétiens, il utilise l’argument « médico-ironique » :

Il est évident, que Paul dit à ses Disciples, qu’ils avaient eu les vices dont il parle, mais qu’ils avaient été absous et purifiés par une eau, gui a la vertu de nettoyer, de purger, et qui pénètre jusqu’à l’âme : Cependant l’eau du baptême n’ôte point la lèpre, les dartres, ne détruit pas les mauvaises tumeurs, ne guérit ni la goutte ni la dysenterie, ne produit enfin, aucun effet sur les grandes et les petites maladies du corps ; mais elle détruit l’adultère, les rapines, et nettoie l’âme de tous ses vices.

Intéressé par la médecine il demanda à son ami le médecin Oribase de collecter les connaissances de son temps dans cette branche :
Sur Oribase (et mention de sa mission par Julien) : www.baillement.com, dont voici un extrait :

Oribase publia à la demande de celui-ci les Collections médicales, qui comptaient 70 livres : "Empereur Julien, […] vous me commandâtes […] de rechercher et de rassembler ce qu'il y a de plus important dans les meilleurs médecins et tout ce qui contribue à atteindre le but de la médecine" (cf. Bussemaker-Daremberg, I, p. 1 sq.). Les Collections sont, en effet, une sorte d'encyclopédie comprenant l'ensemble des connaissances médicales anatomiques et physiologiques de l'époque, ainsi que les techniques les plus efficaces dans le domaine de la thérapeutique et de la pharmacologie. Elles présentent une immense richesse. Étant composées presque exclusivement d'extraits plus ou moins textuels (2) de Galien mais aussi des médecins les plus renommés de toute l'époque antérieure et contemporaine au IVe siècle […]

Non content de connaître la médecine, et fidèle à ses écrits « Tu peux, en effet, en formant trois ou quatre philosophes, rendre plus de services au genre humain qu'un grand nombre de rois ensemble. Grande est la mission d'un philosophe. » (épître a Thémistius) Julien a donc voulu favoriser l’enseignement, au moins à un petit nombre de personnes, de l’art d’Esculape.

Bon, lecteur assidu de Monsieur Jerphagnon (entre autres) vous avez peut-être des infos complémentaires…
Bon, maintenant je vais télécharger (frauduleusement) un CD de Néron reprenant les classiques de Johnny Hallyday, comme « allumer le feu », pour ne rien rater des arts de nos imperatores.

 
 
 
RÉPONSE :

Tout "la Prostate" qu'il fut, j'ai de sérieux doute sur l'ampleur des connaissances médicales de Julien !… Encore une fois, nous sommes certainement là en présence d'un savoir essentiellement livresque : au cours de ses études générales de rhéteur polyvalent, il avait dû lire - et mémoriser ainsi qu'il était d'usage à cette époque - tous les écrits hippocratiques ainsi que les meilleurs traités alexandrins encore disponibles. Son ami Oribase était un vrai médecin, mais Julien, lui, n'était qu'un amateur, qui connaissait parfaitement la théorie des quatre humeurs, mais qui aurait certainement été incapable de réduire une fracture ou nettoyer une plaie !

Je me demande aussi si - contrairement à ce que vous pensez - il ne faut pas prendre Julien au pied de la lettre quand il écrit que c'est Esculape (Asklépios chez les Grecs) en personne qui l’a guéri de plusieurs maladies, et lui a appris les remèdes qui étaient propres à leur guérison. En effet, les malades qui avaient recours au dieu-médecin devaient passer plusieurs jours dans son temple afin d'attendre qu'il lui révèle directement, par un songe que les prêtres devaient interpréter, le meilleur moyen de guérir.

Mais puisque vous le sollicitez presque, je me permets encore de laisser la parole - une fois de plus avertie et circonstanciée - à Lucien JERPHAGNON :

 

U

Julien dit l'Apostat

“Quand, après un déplacement souvent éprouvant, les pèlerins arrivaient en vue de l'enceinte consacrée à Asklépios, ils ne pouvaient manquer d'être impressionnés par un ensemble, plus ou moins important selon le site, de constructions à la gloire du dieu et d'installations annexes. Autour du sanctuaire proliféraient une infinité d'oratoires dédiés à des divinités bienfaisantes. On trouvait là aussi les logements des desservants et des hôtes souhaitant prolonger leur séjour. Épidaure comportait même, hors les murs, une maternité et un mouroir, car il était interdit de naître et de décéder dans le saint lieu. Des gymnases, des théâtres étaient parfois mis à la disposition des curistes. Dans l'enceinte proprement dite, se dressait le temple, avec la statue d'Asklépios (…), et tout autour, des portiques couverts, où les malades s'étendaient pour la nuit, dans l'attente du songe qui était la pièce maîtresse de la cure. Il n'y manquait même pas la source miraculeuse, pour les ablutions rituelles ou thérapeutiques. Un clergé spécialisé, composé du prêtre annuel élu du dieu et d'un personnel subalterne - les néocores, moitié vicaires, moitié médecins -, assurait l'encadrement des pèlerins : interprétation des songes, mise au point des traitements, et aussi discipline des lieux.

Car n'entrait pas qui voulait dans l'enceinte sacrée, ni surtout dans n'importe quel état. Le candidat à la guérison se voyait soumis à un programme de préparations bien codifiées : ablutions, jeûne de quelques jours, abstinence de vin. Il n'eût pas été convenable que les pèlerins se présentassent « pleins comme des outres », comme le dit gentiment Philostrate, car les fumées du vin passaient pour altérer la qualité des songes dont on attendait sinon le miracle instantané, du moins une ordonnance adéquate. Une mise en condition psychologique parachevait la préparation. Le pèlerin, avant d'être admis à postuler la grâce divine, devait faire station devant toutes les chapelles vouées au culte d'Apollon et des personnalités apparentées, entre autres la femme et les enfants d'Asklépios, crédités d'un certain pouvoir d'intercession. Ce n'était pas une mince affaire. Des obligations supplémentaires alourdissaient parfois le programme : un curiste se vit un jour invité à effectuer le circuit au pas de course. Puis venait un sacrifice proportionnel au niveau de fortune - des gâteaux, un coq, une brebis, voire un bœuf -, et la préparation s'achevait sur une sorte de vigile. Le grand moment arrivé, on allait se coucher avec les autres pèlerins dans les galeries aménagées en dortoirs, en compagnie des serpents et des chiens du dieu qui avaient toute liberté d'aller et venir leur contact était hautement souhaitable. Il n'y avait plus qu'à attendre le sommeil, puisque c'est en rêve que le dieu était censé se manifester. Cet allongement s’appelait (…), en latin incubatio, le mot français dérivé ayant pris avec le temps un sens assez différent.

Sur ce qui se passait ensuite, on constate au long des siècles une évolution instructive. En effet, si les inscriptions votives les plus anciennes font état de guérisons oniriques immédiates, le dormeur s'éveillant au matin débarrassé de ses misères, il semble qu'avec le temps, vers le IIe siècle de notre ère, le dieu s'en soit tenu à prescrire au patient les remèdes les mieux appropriés, à court puis à long terme. Si, au réveil, le songe paraissait équivoque, c'est au personnel du temple qu'il appartenait évidemment d'en décrypter la signification. L'ordonnance divine, supervisée par ces vicaires, n'avait généralement rien de plaisant : diètes prolongées, laxatifs, vomitifs, lavements de toute nature, saignées, bains de préférence glacés, etc. De plus, il fallait s'armer de patience, la cure n'aboutissant pas forcément du premier coup. Les pèlerins devaient parfois attendre indéfiniment le bon vouloir du dieu. C'était le cas des gens de peu de foi - comme ce jeune homme dont parle Philostrate, peu empressé à se soumettre aux jeûnes, et qui continuait à bambocher au lieu de se recueillir -, mais aussi des anxieux dont la tension psychique faisait avorter le processus, des insomniaques, ou tout simplement des gens qui ne rêvent jamais. Certains curistes rentraient chez eux avec des paroles d'espoir, sans rien de plus concret. Enfin, parmi les chanceux qui affirmaient « s'en être allés guéris », nul n'a jamais précisé par la suite si la guérison dont fait état l'ex-voto avait été définitive, ou si ç'avait été une simple rémission.

Quoi qu'il en ait été de ces aléas et de ces servitudes, les temples d'Esculape ne désemplissaient pas. Aelius Aristide, cet orateur qui hanta ces lieux une bonne partie de sa vie et en connaissait à la perfection les moindres recoins, nous assure qu'aux jours de fête, la foule s'y bousculait « comme un essaim d'abeilles ou comme des mouches autour d'une jatte de lait ». On veut bien le croire. Il est plus intéressant pour nous d'observer, à partir des souvenirs du même auteur, qu'entre les pèlerins régnait cette ambiance de curiosité, de passion du détail qu'on retrouve aujourd'hui entre les curistes de Vichy ou de ChâtelGuyon aux heures des repas. On se racontait ses expériences nocturnes ; on commentait avec passion les exégèses des néocores ; on discutait des remèdes, on se décrivait leurs effets. Toute rumeur de guérison, amplifiée par ces conciliabules lamentables, apportait un renouveau d'espoir à ceux qui n'attendaient plus rien, et l'on décidait de patienter quelques jours de plus.”

nonheur des sages - lmucien jerphagnon

(Lucien JERPHAGNON, Au bonheur des sages, Desclée de Brouwer, 2004).

À mon avis, il n’est pas impossible que l’empereur Julien se réfère à des expériences theurgo-mystico-médicales de ce genre plutôt qu’à des études dans une faculté de médecine.

 
 

2. Vous écrivez dans votre notice consacrée à Cyriadès, accusé d'avoir trahi l'Empereur Valérien lors de la campagne contre les Parthes en 259, les mots que voici :

"De la même façon que l'Histoire de France expliquera la raclée du vaillant François Ier à Pavie par la trahison du connétable de Bourbon, la défaite de Napoléon à Waterloo par la forfaiture de Cambronne, la déroute de 1870 par celle de Bazaine, la débâcle de 1940 par celle de Léopold III, roi des Belges, il fallait aux Romains un traître bien avéré pour porter le chapeau de la défaite de Valérien, pour panser cette grave blessure patriotique. Ce félon, ce sera Cyriadès."

Mon coeur de patriote se réjouit bien sûr que vous osiez le clamer haut et fort car je ne peux douter que derrière une ironie de façade vous êtes convaincu de ces choses tout comme moi (surtout pour Léopold, une fois). Je vous dirais bien "voilà un brave !" (mais attention hein, pas fortissimi, ça suffit comme ça).
Car tout ça c'est bien vrai, de même que nos ennemis furent toujours des barbares sans honneur, nos (fort rares) défaites (légères et noyées dans un océan de gloire) furent effectivement chaque fois l'œuvre de quelque néfaste Ganelon. "Tout m'afflige et me nuit et conspire à me nuire", cri éternel du juste face au coquin de sort !
D'ailleurs "ceux qui ne pensent pas comme nous sont des cons" chante Brassens.

Donc, pour l'essentiel, bravo, rien à dire !
Mais pour Waterloo, jamais morne plainte fut-elle portée contre Cambronne ?

Voyons les moultes raisons invoquées car "le mal ne sait pas seul venir" comme disait Rutebeuf :
Trahison du Général Bourmont, incompétence du Maréchal Grouchy, terrain détrempé, fossé d'Ohain, arrivée miraculeuse de Bulow puis Blücher pour sauver les rosbifs de la choucroute, fatigue du destin ("tu désertais victoire et le sort était las"), tout cela, plus le maraboutage qui sait, certes, on l'a entendu;
mais salir le chef du dernier carré de la Garde, l'héroïque Cambronne, quasi déifié par Hugo pour son attitude et ce qui fut l'"ultima verba" de cette journée, excusez-moi, mais… merde !

Sérieusement c'est la première fois que je vois mentionné cela. Je ne suis guère féru de l'Empire et encore moins des explications tarabiscotées et uchroniques, donc des milliards de détails et de théories "mot-de-cambronniques" sur le pourquoi du comment de Waterloo m'échappent, mais "forfaiture de Cambronne", ça m'intrigue.
Que lui reproche-t-on (à part de n'avoir pas gagné la bataille tout seul comme un grand avec son opinel) ?
Et à quelle date commença cette rumeur ? - car par exemple, à l'époque de la rédaction de sa description de Waterloo dans les Misérables, Hugo ne savait rien de ces rumeurs de toute évidence.

J'ai navigué sur internet avec "Cambronne" et "trahison", j'ai lu quelques articles, nulle trace de forfaiture reprochée (mais alors encore plus d'avis et de controverses que pour savoir si jules César doit ou non figurer parmi les empereurs romains).

cambronne a waterloo

"La garde meurt, mais ne se rend pas !"

Alors merci d'avance de m'aiguiller sur la piste de la rumeur étrange et pénétrante que vous évoquez.

 
 
 
RÉPONSE :

Pour "la forfaiture de Cambronne", je suis sincèrement désolé, et présente humblement, à vous, qui fûtes plongé dans une profonde perplexité, ainsi qu'aux mânes de ce brave général que j'offensai, mes plus plates excuses. Il s'agir en réalité d'un bête, mais regrettable lapsus calami(teux) !

Bien sûr, je ne me souviens plus exactement comment cela s'est passé - un lustre s'est certainement écoulé depuis la rédaction de cette malheureuse phrase -, mais j'ai dû la commencer avec l'intention d'évoquer "mots historiques" qui faisaient passer les amères pilules des défaites : "Tout est perdu fors l'honneur", "Ah, les braves gens !"… et, évidemment, le mot de Cambronne. Ensuite, puisqu'il fallait amener le traître Cyriadès sur le tapis, j'ai sans doute changé mon fusil (Lebel) d'épaule, raturé, et choisi de parler des confrères français du présumé traître romano-perse : connétable de Bourbon, Bazaine, notre Popol III… et Grouchy, qui devait remplacer Cambronne et son mot. Mais malheureusement, cette dernière correction n'a pas été effectuée !… Voilà pourquoi votre fille est muette… et pourquoi, depuis quelques années, je ressens, la nuit, des démangeaisons aux orteils : ce n'était pas les acariens, mais les fantômes offensés des grognards de la Vieille Garde et de leur vaillant général. Et merde !…

Enfin, rassurez-vous, cette phrase insane est amendée. Il est désormais dûment question du "délaiement funeste de Grouchy" et non plus de la "forfaiture de Cambronne".

 

 
 
CONCLUSION DE JEAN-CHARLES :

Merci pour votre réponse (ce n'est pas possible, vous avez une mémoire d'éléphant et un scanner à reconnaissance de texte !?) et le long extrait concernant les cures oniriques. J'ignorais ces détails pratiques et, me doutant quand même que Julien parlait par métaphore du rôle d'"enseignant" d'Esculape, n'avais pas percuté qu'en fait cela collait avec le procédé mystico-curatif de l'époque. Y faut ben dire que, pour paraphraser Brassens, je suis né - même pas bâtard ! - avec seize siècles de retard sur l'époque…

Bon, donc, d'après vos explications, je range le docteur Julien avec l'ingénieur Jules dans le tiroir marqué de l'étiquette "oui mais un peu frimeur quand même".

Et puis vous rassurez mon caractère peu militariste, je n'aurai pas à prendre mon casque pour envahir le Hainaut et le Brabant (car bien que je sois bourguignon on n'y est plus cheu' nous depuis que la Marie a rétabli le flamand comme langue d'administration, je me comprends) afin de corriger les propagateurs de thèses portant atteinte à l'honneur de ceux que Musset appelait "les héros des vieux temps de la France", en même temps qu'inversement vous décevez ma curiosité, car je pensais à la lecture de cette surprenante forfaiture supposée du laconique général, qu'il existait une théorie du complot lesbiano-dactylo-cambronniste à laquelle vous faisiez référence - aussi sérieusement qu'aux autres cela va de soi - bref, la quiétude du patriote sourcilleux gagne ce que l'émoustillement du rigolard perd. Et en balançant le pour et le contre, j'ai bien envie de pousser une interjection de soudard ! …