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Sommaire Octobre - Novembre 2007 :

  • 17 Octobre :
    • La "persécution de Néron" chez Tacite et Suétone - Bis repetita placent… : Clic !
  • 23 Octobre :
    • Quelques réflexions (de bon sens ?) sur le Suaire de Turin : Clic !
    • Tacite, un grand artiste prisonnier de ses préjugés ? : Clic !
  • 30 Octobre :
    • Les bons conseils de saint Paul (et de saint Pierre) aux esclaves : Clic !
2e PAGE
  • 4 Novembre :
    • Des Romains aux Indes : la preuve par la Diaspora juive ? : Clic !
    • Des Romains en Chine : L'Empire des Dragons, de Valerio MANFREDI : Clic !
  • 7 Novembre :
    • Des légendes sibyllines pour le pieux Antonin : Clic !
  • 12 Novembre :
    • Il est né le divin enfant… Oui, mais quand diable les anges firent-ils résonner leurs hautbois et trompettes ? : Clic !
      • Quand le Josèphe slavon donne un coup de vieux à Jean le Baptiste… : Clic !
  • 15 Novembre :
    • Magazine Vae Victis, pour les amateurs de jeux vidéo "romains" : Clic !
  • 15 Novembre :
    • Sainte Hélène ou saint Constantin : qui fut le premier sur les starting-blocks ? : Clic !
3e PAGE
  • 17 Novembre :
    • L'impact du Concile de NIcée : à boire et à manger… : Clic !
  • 18 Novembre :
    • Oups, aurais-je rajeuni Commode ? : Clic !
  • 18 Novembre :
    • Tendre l'autre joue ? Ne confondons pas les Evangiles et Histoire d'O ! : Clic !
  • 23 Novembre :
    • Des pirates, initiateurs du culte de Mithra en Occident ? : Clic !
      • Lex Gabinia : César, membre du fan-club de Pompée ?  : Clic !
  • 25 Novembre :
    • Priscus Attale : n'aurions-nous pas oublié le pantin d'Alaric ? : Clic !
  • 30 Novembre :
 
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"EMPEREURS ROMAINS"
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17 Octobre 2007
Jean-Philippe a écrit :

(…) Je voulais juste revenir sur le problème de Néron et des chrétiens.(…) Je pense donc moi aussi qu'il est temps réhabiliter Néron. Je relève cette phrase dans l'article de l’Encyclopaedia Universalis sur cet empereur : « … Pour calmer l'opinion qui l'accusait d'avoir fait mettre le feu, il imputa ce crime aux chrétiens de Rome dont il fit périr un grand nombre dans d'affreux supplices. Il ne semble pas, toutefois, que Néron ait publié de loi générale contre leur religion. » Cette dernière phrase ne marque-t-elle pas en effet l'hésitation de l'auteur concernant ces "faits", comme celle sans doute de beaucoup d’historiens modernes ?

Concernant cette question, il faut absolument renvoyer vos lecteurs à ce texte passionnant de Polydore HOCHART qui apporte la preuve magistrale et très circonstanciée que le passage des Annales de Tacite, tout comme ces remarques de Suétone, ne sont que les interpolations tardives de moines trop zélés du XIe siècle. D’ailleurs les quelques lignes que Suétone consacre à cet événement non seulement tombent comme un cheveu sur la soupe dans son texte, mais l'événement lui-même, qu'il présente comme tout à fait banal malgré sa violence extrême, ne semble curieusement pas l'interpeller outre mesure. Hochart, quant à lui, démontre que rien que du point de vue matériel, Néron ne put avoir provoqué un massacre de chrétiens tel que décrit chez le faux Tacite : il serait en effet impossible de faire brûler des corps tout frais, même enduits de résine, pour en faire des torches afin d’illuminer nuitamment les jardins fût-ce d'un empereur cruel, parce que ça fumerait beaucoup plus que ça ne brûlerait et de plus, ça puerait abominablement… Par ailleurs, il fait remarquer que le terme de chrétien que l'on trouve chez Tacite n’était à son époque absolument pas en usage puisque l'on ne connaissait alors que de Juifs, sans être le moins du monde capable de faire de distinction selon les sectes dont chacun d'eux pouvait se réclamer ; d’autant que « Christ » ( = l’Oint) ne désignait encore à cette époque pas du tout Jésus en particulier mais d'une manière générale le Messie, quel qu’il fût, celui qu'attendait le peuple de Judée. De plus, le nombre de Juifs convertis à Jésus et immigrés à Rome pour y demeurer, vivant de "petits boulots", était à l’époque de Néron encore si infime qu’ils ne pouvaient pas gêner grand monde. Et ce d’autant moins que Rome était très accueillante et très tolérante vis-à-vis des religions importées, même les plus farfelues… et que les sectateurs de Jésus avaient pour consigne de leurs chefs de se fondre discrètement dans la masse. On trouvera les références bibliques dans le texte de Hochart.
En outre, comment imaginer l’empereur chantant accompagné de sa lyre, juché sur les murs de sa demeure quand on sait 1° qu’il revint à Rome alors que la moitié de ville au moins brûlait déjà, et 2° quand cette demeure était donc elle-même léchée par les flammes ?
Mais last but not least, le texte même de Tacite sonne faux par son incohérence, car lui si prolixe d’habitude, il ne dit pas un mot sur ce qui à son avis aurait valu aux chrétiens tant de haine de la part du peuple, en quoi ils se seraient avérés « ennemis du genre humain » et en quoi ils auraient mérité « les pires châtiments » ; surtout pour affirmer immédiatement, presque dans la même phrase, qu’en fait les chrétiens ne furent point châtiés pour leurs « crimes » ( ?) mais qu'ils furent simplement les victimes du capricieux et cruel empereur. Et, incohérence suprême qui à mon avis trahit le faux Tacite, si donc il était entendu que cette nouvelle religion engendrait les pires désordres et les pires crimes dignes des pires châtiments, comment expliquer que l'empereur n'en ait pas interdit tout simplement et la pratique et l'enseignement ? Tout ceci tient si peu debout qu'il faut bien admettre que ce prétendu passage de Tacite n'est qu'un tissu d'inventions paranoïaques, hélas repris traditionnellement tel quel par presque la totalité des historiens.

PS : L'un des internautes évoque en passant ce fameux aphorisme de cadran solaire : "Omnes vulnerant, ultima necat." Mais n'est-ce seulement le fait de necare qui lui confère la qualité de ultima, à cette heure-là, et non l'inverse, à savoir qu'étant la dernière, tout à coup elle se met à tuer ? Car autant dire :"Après votre dernière heure, vous serez mort." Ce qui est dans le meilleur des cas un sophisme, dans le pire une tautologie ; donc une idiotie… (réponse : Clic !)

 
 
 
RÉPONSE :

Ces dernières semaines, de très sérieux problèmes familiaux m'ont empêché de consacrer à "mes" empereurs romains autant de temps qu'il eût fallu, ou que je l'eusse souhaité. À mon plus grand regret, je n'ai donc guère pu que "survoler" ce fameux texte du brave et érudit Polydore HOCHART - par parenthèse, point n'était besoin de m'inciter à le recommander à mes fidèles et sympathiques visiteurs : c'est chose faite depuis longtemps (voir ici : Clic ! et Clic !). Cette lecture rapide m'a cependant suffi pour constater qu'il confirme, grosso modo, mes propres réflexions - ou plutôt mes "intuitions", étant loin d'être un vrai historien "professionnel".

J'ai en effet déjà exprimé, à maintes reprises, mon scepticisme à l'égard des récits (bien grand mot pour de brèves phrases) de la persécution de Néron, attribués à Suétone et à Tacite.

Chez Suétone (Vie de Néron, XVI), l'interpolation paraît manifeste. Le sort des chrétiens est évoqué parmi une série de mesures ô combien triviales, parmi des ordonnances de police urbaine, entre des ventes de légumes et des prestations d'auriges. "Il défendit de vendre dans les cabarets des mets cuits, à l'exception des légumes et du jardinage, tandis que, auparavant, on y servait tous les plats. Il livra aux supplices les Chrétiens, race adonnée à une superstition nouvelle et coupable."
Ô combien judicieux ! Ainsi que je l'ai souvent écrit, le copiste interpolateur à dû se dire in petto : "puisqu'il est question de légumes, je vais ajouter une bonne grosse salade, bien juteuse !"

Quant à l'intervention de Tacite (Annales, XV, 44), elle me paraît également suspecte. Plus particulièrement, le passage : "une race d'hommes (…) que le vulgaire appelle Chrétiens. Ce nom leur vient de Christ, qui, sous Tibère, fut livré au supplice par le procurateur Ponce Pilate."
Que diantre un citoyen Romain lambda, contemporain de Tacite, pouvait-il piger là-dedans ? Si ce lecteur entendait le grec, il comprenait vaguement qu'il était question d'illuminés se réclamant d'un homme aux cheveux gras, ou d'un être visqueux (Chrestos), qui avait été supplicié sur ordre d'un obscur magistrat du temps de Tibère. Pour bien saisir la portée de cette phrase de Tacite, il fallait déjà être un peu au fait de l'histoire de Jésus. Notamment, savoir qu'il s'agissait de quelqu'un qui avait reçu l'onction royale (ou qui y prétendait), qui avait été condamné par Ponce Pilate, alors préfet de Judée (et pas procurateur comme indiqué par le pseudo Tacite) et qu'il avait fini cloué sur une croix. Bref, ce passage semble destiné à un public chrétien, à des yeux déjà dessillés par la "lumière des Évangiles et de la Foi", si j'ose dire.
Mutatis mutandis, c'est un peu comme si je vous disais, sans préambule, que sous le règne du Roi des Belges Baudouin Ier, Amand Dalem, gouverneur de la province de Namur (ou plutôt "préfet du département de Sambre-et-Meuse", pour commettre le même genre d'anachronisme que le pseudo Tacite avec son procurateur), fit interner un type que les gens du coin appelaient "le Blanc Caton". Faudrait vraiment que vous ayez une bonne idée de l'histoire de ma région natale pour comprendre de quoi il s'agit !

neron

Bien sûr, on m'objectera que si Tacite n'a pas cru bon de s'étendre sur l'historique du mouvement chrétien à l'occasion de l'incendie de Rome, c'est parce qu'il l'avait déjà fait auparavant, précisément dans les livres des Annales qui ne nous ont pas été conservés.
Moi, je veux bien ! Mais on peut surtout supposer que, si les copistes chrétiens du Haut Moyen Age n'ont pas cru bon de reproduire ces livres, c'est justement parce qu'ils recelaient sur l'origine du christianisme des vérités qui auraient pu "scandaliser les faibles" et faire vaciller leur foi.

Encore deux petites choses qui me paraissent pour le moins bizarres :

Nulle part dans ses œuvres, l'historien juif Flavius Josèphe n'évoque la persécution de Néron (ni même l'incendie de Rome). Il ne parle pas non plus des Chrétiens (excepté dans un passage célèbre, mais fort suspect d'interpolation - Clic !). Ce silence demeure assez troublant vu que la majorité des Chrétiens de Rome, prétendument persécutés par Néron, devaient être des "judéo-chrétiens", des membres de la communauté juive de Rome.

Étrange aussi, le silence des abréviateurs latins du IVe siècle (Aurélius Victor, le pseudo Aurélius, Eutrope). Eux non plus ne pipent mot de la répression qui frappa la communauté chrétienne de Rome après l'incendie de la Ville. Parfois, il n'est même pas question de l'incendie. Voyez par vous-même : Aurelius Victor, Épitomé et Eutrope.
Pourtant, l'époque où ils compilèrent leurs œuvres, le christianisme avait triomphé. A priori, ces historiens auraient donc pu parler plus librement de cette "persécution de Néron"… Sauf si ces faits ne leur semblaient pas historiquement avérés… Ou s'il était désormais risqué d'exprimer ouvertement ce que tout le monde savait, mais taisait prudemment, à savoir que c'étaient bien des Chrétiens qui avaient fiché le feu à Rome et que les coupables avaient expié leur crime selon les peines prévues par la loi. Dura lex sed lex.

Je ne me prononcerai pas sur les "modalités pratiques" des supplices infligés aux chrétiens par les bourreaux de Néron. Un corps humain enflammé peut-il servir de luminaire ou non ? Ma foi, je n'en sais fichtre rien… et je ne désire guère que l'on tente l'expérience ! En revanche, ce qui est sûr, c'est que la justice romaine n'était pas tendre, surtout avec les incendiaires, et qu'il devait paraître juste et bon aux juges que ces criminels subissent la loi du talion en périssant dans les flammes comme leurs victimes. Et puisque que les Romains avaient, hélas, coutume de présenter les exécutions capitales en guise de "lever de rideau" d'autres spectacles populaires, il n'est sans doute pas impensable que les incendiaires présumés de Rome (chrétiens ou non) aient rendu l'âme sur des croix enflammées. Mais que celles-ci aient illuminé un tour de chant de chant de Néron, ça c'est une autre histoire - ou plutôt un autre fantasme hagiographique, du même acabit que celui de "Néron chantant devant l'incendie de Rome" (voyez ici : Clic !).

neron chante

(Image du site PEPLVM -
Dossier : Néron, icône satanique)

PS. Omnes vulnerant, ultima necat. C'est dans mon site, cet aphorisme latin ? M'en souviens pas… Néanmoins, et même si mon latin scolaire est fort défraîchi, cela me semble fort bien exprimé, fort juste, et fort approprié au décor d'un cadran solaire : "Toutes [les heures] vous meurtrissent, la dernière vous tue". (Réponse : Clic !)

 
 
23 Octobre 2007
Jean-Philippe a écrit :

1. Merci mille fois de la peine que vous avez prise pour me répondre. (…)
Je ne sais pas si vous vous intéressez à ce genre de question, mais j’ai découvert l’autre jour, au cours de mes explorations un peu erratiques de lien en lien sur la toile, le site d’un médecin à propos du prétendu Suaire de Turin. Son propos avoué est de « prouver » que ce linge mystérieux est bien réellement le suaire dans lequel le Christ aurait été enveloppé et que donc, il ne s’agit ici de rien moins que d’un miracle avéré…
Ventre affamé n’a point d’oreille, croyance religieuse n’a point de raison.
Pourtant, force est de reconnaître que pour étayer sa thèse le plus solidement possible sur des faits très précis, ce médecin s’est livré à un travail absolument passionnant de description et d’analyse. Toute la partie que j’appellerais « de médecine légale » concernant le corps lui-même et son image ainsi que les traces que l’on pense pouvoir déceler, est un modèle de précision et d’exactitude méticuleuse. Vraiment passionnant. A cela vient s’ajouter une grande culture. Hélas, dès que plus aucune hypothèse satisfaisante ne se présente pour expliquer tel ou tel fait, telle ou telle constatation (par exemple la non-absorption par les microfibres de la matière colorante qui sous forme de « pixels » microscopiques produit l’image ; ou encore, l’étonnante constatation que cette image d’un homme nu est un négatif - ce qui à mon avis n’est pas exact -, ce scientifique en profite pour nous « fourguer » sa foi ! Certes, il ne le fait qu’en conclusion et c’est bien sûr son droit le plus absolu. Mais justement, de la part d’un médecin qui dans sa description des faits jamais n’a recours à l’hypothèse « Dieu », ce passage subit à l’affirmation de ce à quoi il n’a pas fait appel - et pour cause : cela ne ferait vraiment pas très sérieux ! - a de quoi surprendre. Je n’ai pas encore eu le temps de rechercher sur votre site si cette question a déjà été évoquée.

 
 
 
RÉPONSE :

Avec le Suaire de Turin, j'enfourche un de mes dadas ! Mais je vais essayer de me brider, histoire de ne pas vous lasser…

Deux postures intellectuelles m'agacent prodigieusement : celle des scientifiques bornés qui, sur seule base de l'examen du carbone 14, estiment que tout est dit, qu'il n'y a plus de mystère, plus rien à voir et plus rien à expliquer, et celle de chrétiens obtus cherchant en cette vénérable relique la preuve ultime du dogme de la Résurrection. Pauvres chrétiens que ces chrétiens-là ! Quel manque de Foi ! Comme si un dogme avait besoin d'une preuve pour être accepté par un bon croyant ! Comme si un dogme prouvé scientifiquement restait encore un vrai dogme, bien inaccessible à la raison !

Par parenthèse, cette volonté d'éviter une "remise à plat", un aggiornamento du dogme fondamental de la Résurrection explique pourquoi - j'en suis fermement convaincu - les instances supérieures de l'Église catholique ont dû pousser un fameux "ouf" de soulagement en découvrant les résultats de l'analyse au carbone 14 du linceul. Vivre avec un "vénérable faux" du XIVe siècle, c'était chose aisée, mais gérer l'existence du véritable linceul du Christ, montrant son vrai visage et imprégné de son vrai sang, ce n'eût pas été une sinécure. Les implications historiques, canoniques, théologiques eussent été terribles !

Mais le Vatican et les scientifiques "bouffeurs de curés" - curieuse association - ont-ils lieu d'être rassurés à si bon compte ? À voir… Car, à mon avis (qui devrait aussi être celui de tout savant un tant soit peu doté de curiosité intellectuelle) cette fameuse analyse du carbone 14, loin de résoudre le mystère du "Saint Suaire de Turin", ne fait que l'approfondir. En effet, absolument tous les autres indices semblent plutôt accréditer l'hypothèse de l'authenticité de cette relique. Je vous passe les détails : "traçage" historique de l'objet avant sa prétendue création au XIVe siècle, techniques de tissage utilisés, origine des pollens retrouvé sur le linge, modalités du supplice de la crucifixion inconnues au Moyen Age, monnaies de Ponce Pilate posées sur les yeux, etc… Outre celui que vous avez déjà visité, vous trouverez sur la Toile une infinité de sites consacrés à toutes ces questions, voire à chacune d'entre elles.

Il faut également admettre qu'à ce jour, même les plus incrédules contempteurs du Suaire n'ont pas encore expliqué comment le supposé faussaire du Moyen Age s'y serait pris pour réaliser son faux linceul du Christ. Il ne s'agit pas de peinture, et une statue brûlante ne laisse pas une empreinte aussi détaillée sur un tissu qui la recouvrirait…
Récemment, j'ai vu à la télé un documentaire qui, sérieux comme un pape, nous expliquait même que le Suaire était l'œuvre de Léonard de Vinci : grâce à une gigantesque chambre noire, il aurait imprimé sur une antique pièce de tissu la photo grandeur nature d'un cadavre crucifié.
Bien sûr, on ne prête qu'aux riches… Mais faut quand même pas pousser bobonne !!

Bref, et pour conclure, je pense que face à ce problème historico-religieux dont beaucoup d'aspects sont encore nimbés de mystère, il convient de demeurer foncièrement sceptique à l'égard de spécialistes autoproclamés, qu'ils soient scientifiques ou religieux, pressés de nous faire prendre leurs vessies pour des lanternes. Demeurons toutefois ouverts à toute hypothèse raisonnable.
Telle est ma philosophie, et comme le chantonnait jadis le vieux Trenet : "Fais pas fi d'ma philosophie !"

jesus - suaire de turin

Portrait de Jésus d'après l'image du Suaire - par Aggeman

   

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2. Si je ne craignais de prendre trop de votre temps, je vous dirais que suite à toutes ces histoires d’interpolation et aux enquêtes que nous avons évoquées avec tant d’intérêt, je me suis décidé à dépoussiérer une vieille édition des Annales en livre de poche, dans une traduction revue de Burnouf, qui dormait depuis des décennies (le prix inscrit au crayon en était de 5 FRF, c’est vous dire !) dans ma bibliothèque.
Sans doute qu’à l’époque je n’avais guère fait que la feuilleter.
Je me suis donc mis en devoir d’en commencer la lecture ; me voilà donc en quelques minutes transporté sous Tibère, à l’époque où cet empereur et son gouvernement eurent à faire face à des révoltes de légions, d’abord en Pannonie, puis, beaucoup plus graves et apparemment assez organisées, en Germanie.
Mais que commence à nous expliquer ce conservateur forcené de Tacite ? (L. I -16) « …L’esprit de révolte s’empara des légions de Pannonie ; révolte sans motif si ce n’est le changement de prince qui leur montrait la carrière ouverte au désordre et des récompenses à gagner dans une guerre civile. »
Suit une averse de dénigrement systématique et de calomnie contre le pauvre biffin et son prétendu amour de la licence, des plaisirs, sa haine de la discipline et du travail ainsi que sur sa propension à prêter une oreille complaisante aux beaux parleurs f…teurs de m… sournois, rassembleurs de pervers !
Là, on se dit que rien n’a vraiment changé depuis 2000 ans et que les gouvernants de toutes les époques et leurs idéologues -annalistes antiques, chroniqueurs médiévaux ou journalistes modernes au garde-à-vous, doigt sur la couture du pantalon - n’ont, hier comme aujourd’hui, jamais été capables de s’élever au-dessus d’une mentalité de flic et donc d’une conception policière des grands mouvements sociaux.

Mais prévenus, poursuivons…

Evidemment, nous nous attendons à une condamnation sans réserve de ces séditions de la part de notre auteur. Eh bien non, pas du tout : non seulement il nous décrit maintenant comment s’exprime et s’organise la révolte, mais il va même jusqu’à nous faire la liste des griefs et des revendications pour la satisfaction desquelles la troupe est prête à prendre des risques immenses, contredisant ainsi formellement son affirmation précédente de l’absence totale de motif sérieux au mouvement ; car, même pour un enfant de 6 ans moyennement doué, ces revendications sont lumineusement justifiées : face à la longueur insupportable des années de service (40 !!), malgré les mutilations et la fatigue des corps, à l’attribution de marais fangeux à l’étranger en guise de terres cultivables en fin de service, à l’obligation, même à l’âge de la retraite, de service de vétéran, à la paye misérable de 10 as/jour diminués des frais d’armement et d’équipement, à la cruauté des centurions toujours prompts à infliger les verges… qu’exige maintenant le légionnaire ? Un denier/jour, le congé au bout de 16 ans (comme les cohortes prétoriennes à 2 deniers/jour alors qu’elles ne courent aucun danger) et de l’argent comptant au lieu de terres stériles. Bref la simple justice, la simple humanité !

S’ensuit une description incroyablement vivante des mouvements de ces foules de soldats en révolte, et toujours Tacite oscille entre ce qui pourrait paraître comme une certaine sympathie à l’égard des révoltés (rien que le fait de s’étendre longuement sur leurs plaintes et leur résolution à ne pas se laisser intimider, ainsi que sur leur manière d’organiser leur « grève ») et un incroyable mépris pour eux. Le choix des termes à lui seul vaut des discours.

Pourquoi est-ce que je vous raconte tout cela ? C’est que j’ai été impressionné (hormis par l’actualité frappante de tels faits à 20 siècles de distance) par la volonté de l’auteur de pousser loin l’analyse, comme s’il voulait s’assurer lui-même de sa propre compréhension des événements, tout en étalant ouvertement ses préjugés à la limite de l’odieux. Et il me semble que le moine copiste, auteur des interpolations du livre XV touchant à la prétendue persécution des chrétiens par Néron, a été assez fin pour fort bien saisir cet inconfort moral chez notre vieux conformiste romain. Ainsi donc, au moment de lui emprunter son calame, il savait parfaitement comment s’y prendre s’il voulait donner le change avec quelques chances de succès auprès des vrais connaisseurs de l’écrivain latin : d’abord indigner ses propres contemporains en le laissant traîner dans la boue, de manière convenue, des gens forcément innocents mais réputés criminels invétérés, incendiaires sans scrupules faisant profession de haïr le genre humain par le préjugé bien connu des foules romaines, préjugé qu’aucun chrétien contemporain dudit zélé copiste faussaire n’aurait osé contester, pour tout de suite après adoucir, voire neutraliser, le propos mis dans la bouche du païen Tacite en lui faisant dénoncer la seule cruauté et le seul crime qui aient été commis en l’occurrence : ceux dont l’odieux empereur lui-même s’est souillé. Du fait même, c’est nul autre que le païen lui-même qui, tout à l’heure si hostile, proclame la parfaite innocence des accusés suppliciés.

tacite

Quant à cet aphorisme des heures qui toutes blessent sauf la dernière qui tue, je conçois aisément qu’il ne vous est pas possible de vous souvenir de tout ce qui s’est dit ou a été évoqué parmi les milliers de pages que comptent votre « Vox Populi ». Je n’ai hélas pas noté l’endroit exact où il est rappelé par l’un de vos lecteurs. Bien évidemment, le sens de cet aphorisme, je le comprends parfaitement. Mais j’ai dû fort mal m’exprimer dans mon objection : j’ai voulu dire que si pour une civilisation qui pense que les 3 Sœurs filent (quel boulot !!) un contingent d’heures défini et fixe alloué à chacun de nous dès notre naissance, il est normal de considérer que la dernière de ces heures arrivant entre les doigts de la troisième Parques, celle-ci, impitoyable, coupe le fil -si bien que par métonymie donc, ultima necat -, par contre, dans une optique rationnelle où toute idée de fatalitas est rejetée, idée dans laquelle la destinée individuelle est comme écrite d’avance une fois pour toutes, cette manière de voir est une fausse sagesse, voire une superstition (c’est-à-dire affirmer que la dernière heure tue). Car c’est uniquement le fait que quelque chose, déterminé en grande partie par le seul hasard, me necat qui fait de l’heure vécue à ce moment-là la hora ultima…. Par hasard, donc. Me suis-je mieux exprimé ?
Tout ceci, bien évidemment, n’ayant au fond aucune importance ; et cela n’empêche pas cet aphorisme d’être joli !

 
 
 
RÉPONSE :

Je serai moins disert que vous, puisque je suis entièrement d'accord avec vos sagaces remarques sur Tacite. Vous décrivez parfaitement, et de façon circonstanciée, une des principales caractéristiques de cet historien, particulièrement visible dans sa relation du règne de Tibère : le contraste saisissant entre les faits qu'il relate et la "morale historique" qu'il en tire. Peu importent les actes bienveillants et les discours pondérés de Tibère (ou de tout autre mauvais empereur) face à la nécessité de le présenter comme un tyran libidineux (voyez à ce sujet le texte d'Ernest Kornemann que je cite dans cet ancien courrier).

Dans le cas que vous relevez - celui des mutineries qui assombrirent les débuts du règne de ce bon vieux Tibère (voir ici : Clic !) -, Tacite se retrouva sans doute dans une position assez inconfortable. Il lui fallait en effet à la fois ménager Germanicus, son héros, et flétrir la mémoire du tyran pernicieux Tibère. Prisonnier de son a priori voulant que le vieil empereur fût inhumain, foncièrement asocial et cruel, l'historien se devait de présenter les revendications des mutins comme légitimes. Mais d'un autre côté, si le brave Germanicus avait réprimé cette rébellion (en douceur, certes, mais on ne fait pas d'omelette sans casser d'œufs, comme on dit), c'est que le jeune héros estimait que les griefs des révoltés étaient exagérés, et qu'ils masquaient des prétentions politiques qu'il ne voulait - ou qu'il ne pouvait - légitimer.

D'où la contradiction apparente du récit d'un Tacite obligé de "tordre" la réalité pour ménager la (vieille) chèvre Tibère et le chou (primeur) Germanicus. Pour paraphraser le texte de Kornemann mentionné ci-dessus : comment ce grand critique, doublé d'un remarquable artiste, ne s'est-il pas aperçu du contraste frappant qui existait entre ses commentaires malveillants et la réalité des faits, tels que nous pouvons encore les appréhender grâce aux témoignages (récits autres historiens, relations des actes et des discours des protagonistes) qui sont parvenus jusqu'à nous ?

 

 
 
 
30 Octobre 2007
Michel ELOY (Site PEPLVM - Images de l'Antiquité) a écrit :

Je suis en train de compléter un commentaire du Quo Vadis 1951, où Pierre (ou était-ce Paul, peu importe) déclare que Jésus-Christ est mort pour qu'il n'y ait plus d'esclaves. Assez violentes les contrevérités de ce film, également par rapport à un Tacite déjà suspect.

Bon bref, minutieux comme tu me connais, je ne voulais pas contre-argumenter sans note de bas de page bien étoffée. J'ai fait une recherche sur le mot "SERVITEUR" (et aussi "ESCLAVE") dans une version des Evangiles que j'avais recopiée-collée sur mon PC. Nada.
Je me suis alors demandé si ce n'était pas dans une autre partie du Nouveau Testament. Et je me suis dit que mon pieux camarade Lucien J. Heldé devait connaître par coeur le passage où Jésus dit que le serviteur doit obéir au maître. (En fait, cette affirmation revient souvent dans les Evangiles, mais comme métaphore du disciple qui doit obéir à Dieu). N'y a-t-il pas une version plus pragmatique, relative à la vie quotidienne ? Du style "Te faut pas foutre le boxon ici, hein ? Le maître commande, l'esclave obéit : toi tu obéis, et pas de rouspétance si tu crains le bâton !" Bref,
Jésus n'était pas syndicaliste. La théologie de la libération c'était pas son truc ! Chacun doit suivre son karma.

 
 
 
RÉPONSE :

Meeeuh non, voyons, Jésus n'était pas anti-syndicaliste ! Le grand chantre de la résignation servile et de l'immobilisme social, ce fut le bon saint Paul.

Extraits choisis :

  • "Tous ceux qui vivent sous le joug de l'esclavage considéreront leurs maîtres comme dignes de tous égards, pour qu'ainsi ne soient dénigrés ni le nom de Dieu, ni la doctrine" (1re Épître à Timothée, 6 : 1)
    Ben voyons ! Faudrait tout de même pas qu'on puisse croire que Paul endoctrine de futurs Spartacus !
  • "Esclaves, obéissez comme au Christ à vos maîtres de la terre, avec une crainte respectueuse, dans la simplicité de votre cœur. Sans servilité, pour vous faire bien voir, mais en serviteurs de Christ, qui accomplissent de bon cœur la volonté de Dieu. Servez-les avec empressement, comme si vous serviez le Seigneur et non un homme." {Éphésiens, 6 : 6-7).
  • "Que chacun reste dans la condition où`il était quand il a été appelé par Dieu. Étais-tu esclave quand Dieu t'a appelé ? Ne t'en fais point de souci : même si tu peux être affranchi, mets plutôt ton appel à profit. Car l'esclave qui a été appelé est l'affranchi du Seigneur. Inversement, celui qui était libre lors de son appel devient un esclave du Christ." (1re Épître aux Corinthiens, 7 : 20-22).
    Voilà un homme qui savait consoler les masses opprimées !
  • [Et, d'ordre plus général] "Que tout homme soit soumis aux autorités placées au-dessus de lui. Il n'y a pas d'autorité qui ne vienne de Dieu : celles qui existent ont été instituées par Lui. Ainsi, celui qui résiste à l'autorité, résiste à l'ordre voulu par Dieu, et les récalcitrants s'attireront pour eux-mêmes une condamnation (…)" (Romains, 13, 1-2).
  • Sans oublier la courte Épître à Philémon, dans laquelle Paul intervient en faveur d'Onésime, un esclave fugitif, qu'il renvoie à son maître après l'avoir converti.

Tu le vois, tout ceci n'a rien de révolutionnaire. Les esclaves doivent rester à leur place, les maîtres à la leur, et les bœufs de Caton l'Ancien seront bien gardés.

Je peux me tromper, mais je ne me souviens pas d'avoir lu dans les Évangiles des sentences de Jésus "du même tonneau". Peut-être parce que, dans sa si particulière province, le problème de l'esclavage était moins prégnant : selon les lois mosaïques (Deutéronome, 15, 12-18), tout esclave (Juif, bien sûr - les esclaves "gentils" n'étaient pas concernés) pouvait être libéré au bout six ans de "bons et loyaux services". Une législation fort libérale par rapport aux lois romaines, et que Paul, qui pourtant se glorifiait tant de sa judaïté, aurait dû songer à promouvoir dans son interprétation du message évangélique.

(Sur les justifications - chrétiennes, mais aussi païennes de l'esclavage - voir aussi un coup d'œil sur cette page du site Méditerranées.net : Clic !)

st paul - paul de tarse

 

 
 
Michel Eloy réécrit :
Hé Hé, tu l'as dans le nez Rabbi Popaul ! Faudra que je me regarde l'épisode de LA BIBLE qui le concerne. Montheilet l'avait aussi dans le collimateur quand il écrivait Néropolis.
Tout compte fait, c'était peut-être bien Pierre qui débitait cette affirmation dans Quo Vadis ? - cuvée 1951. Mais sait-on quelque chose des opinions de Pierre en la matière ? Fichtre, je suis plus à l'aise avec le paganisme.
 
 
 
RÉPONSE :

Ce que pensait vraiment saint Pierre de l'esclavage ? impossible de le savoir : le personnage est tellement évanescent ! On ne sait presque rien de lui, alors, savoir ce qu'il pensait !…

Bon, le Nouveau testament présente bien deux épîtres placées sous son vocable. Personne ne croit réellement qu'elles furent vraiment écrites par le premier pape, mais, effectivement, dans la première, on trouve quelques recommandations aux esclaves, du même acabit que celles pondues par Paul, son "cher collègue ès apostolat" (tu parles, ils pouvaient pas se sentir, ces deux-là !). On pourrait même dire qu'il en remet une couche :

"Esclaves, soyez soumis à vos maîtres avec le plus grand respect. Non seulement à ceux qui sont bons et doux, mais aussi à ceux de caractère difficile. C'est en effet chose agréable à Dieu que d'endurer des afflictions et des peines injustes, par motif de conscience envers Dieu. Quel mérite y aurait-il à supporter patiemment d'être battu pour avoir fait le mal ? Au contraire, si vous après avoir bien agi, vous êtes maltraité, et que vous l'enduriez patiemment, voilà une chose agréable aux yeux de Dieu." (1re Épître de Pierre, 2 : 18-20).

Un peu sado, le barbu aux clefs, non ? Mais, je le répète, il y a sans doute bien peu d'exégètes qui croient encore que cette missive émane réellement de Pierre… Cela dit, il est évident que cette position reflète parfaitement celle que l'Eglise officielle défendit pendant des siècles.

Pour en revenir à Paul, c'est vrai que le roman de Monteilhet met assez cruellement l'accent sur les nombreuses contradictions qui émaillent les œuvres lui attribuées, et la résignation qu'il prône aux esclaves chrétiens (des deux sexes), soumis aux fantaisies sexuelles débridées de leurs tout-puissants maîtres, est soulignée de manière fort plaisante. Mais ce cafouillis idéologique - parfois les épîtres de Paul confinent au galimatias - peuvent probablement s'expliquer par les nombreux remaniements subis par ces textes lors des deux premiers siècles du christianisme. Il ne faut en effet pas oublier que le message évangélique de Paul semble être resté quasiment inaudible jusqu'au milieu du IIe siècle. Ce n'est qu'après l'échec de la révolte juive de Bar Kochba que l'Eglse chrétienne dominante aurait "redécouvert" Paul et sa vision d'un christianisme davantage axé sur l'évangélisation des païens que sur la rénovation du judaïsme. Pour faire bonne mesure, on aurait alors accentué le caractère antisémite de ses écrits, ainsi que sa soumission aux autorités en place. (Voir à ce sujet les émissions dur l'origine du christianisme de MORDILLAT et PRIEUR, ainsi que - probablement - leur bouquin, mais celui-ci, je ne l'ai point encore lu).

 

saint pierre