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Juillet - Août 2006 (page 2/3)

Sommaire de Juillet-Août : Clic !

   
  15 Juillet 2006
  Gérard a écrit :
   
  (…) Il y eut (selon une certaine source et recherche) en Gaule, 12 000 000 d'habitants au temps de César ! Or, il n'y eut "que" 2 ou 3 millions de tués, prisonniers, ou mis en esclavage, etc. Que devaient devenir les autres ? et peut-on appeler cela "Guerre des Gaules" ?
   
   
   
  RÉPONSE :
   
 

Je ne connais pas précisément la population de la Gaule à l'époque de la conquête de César. D'après ce que j'ai pu lire à ce sujet les estimations varient entre 5 millions d'habitants (ce qui me paraît fort peu) et 20 millions (ce qui semble beaucoup). Va donc pour vos 12.000.000 de Gaulois !
De même, je ne crois pas qu'il soit possible de connaître le nombre des victimes de la guerre de conquête. Histoire de mettre en valeur son génie militaire, César, qui demeure notre principale source d'information sur ses propres opérations militaires, se fit un malin plaisir de "gonfler" les effectifs des forces qui lui étaient opposées… et par conséquent, d'exagérer le nombre d'ennemis tués et de prisonniers.

Il ne faut pas cependant perdre de vue que l'objectif de César n'était nullement d'exterminer tous les Gaulois ou de les réduire tous en esclavage. Ce qu'il recherchait d'abord, c'était la gloire militaire, seule lacune à son curriculum vitæ pour égaler son rival Pompée. Ensuite, afin de se libérer des très lourds engagements financiers qu'il avait contractés envers Crassus, l'homme le plus riche de Rome et son premier allié, il voulait s'enrichir, rétablir sur le dos des Gaulois ses finances largement obérées. Et enfin, last but not least, il projetait de repousser le plus loin possible vers le Nord les frontières de l'Empire romain, afin de mieux protéger Rome d'éventuelles attaques de peuples germaniques, comme ces Cimbres et ces Teutons qui, moins de cinquante ans avant qu'il ne mette les pieds en Gaule, avaient gravement menacé l'Italie.

Du point de vue géostratégique, il aurait donc été hautement improductif de vider la Gaule de ses habitants. C'eût été transformer le pays en véritable boulevard pour les envahisseurs de tout poil. De plus, exterminer tous les Gaulois ajoutait moins à la grandeur de César que sa célèbre magnanimité (d'ailleurs toute relative lors de la Guerre des Gaules). Quant à réduire les ennemis en esclavage, cela pouvait, certes, s'avérer utile pour renflouer ses finances, mais il fallait aussi veiller à ne pas tuer la poule aux œufs d'or : sous peine de voir les prix s'effondrer, l'offre ne pouvait dépasser la demande. Inutile de réduire en esclavage des milliasses et des milliasses d'ennemis pour les brader ensuite à des prix ridicules, qui ne permettraient même pas au vendeur-généralissime de rentrer dans les frais, considérables, qu'il avait engagés pour les capturer de haute lutte. Il était bien plus rentable de rançonner lourdement les cités gauloises que de réduire massivement leurs habitants en esclavage !

Je viens d'évoquer la relative mansuétude de César…Elle fut certainement plus manifeste lors des guerres civiles que pendant la conquête des Gaules (voir aussi ici : Clic !). Mais, ici encore, il convient de relativiser, et surtout de ne pas perdre de vue que les coutumes guerrières de l'époque mettaient le vaincu totalement à la merci du vainqueur. Or, d'un point de vue purement pragmatique, les excès de magnanimité comme de cruauté pouvaient s'avérer contreproductifs. La magnanimité du guerrier victorieux, passant pour de la faiblesse, pouvait inciter le vaincu à chercher sa revanche, et d'un autre côté, une excessive rigueur pouvait pousser les peuples encore invaincus à une résistance acharnée. Finalement, la meilleure solution était peut-être encore de passer pour imprévisible en accordant ou en refusant sa grâce selon ce qui pouvait apparaître comme "son bon plaisir" - mais qui, dans le cas de César, était sans doute, le plus souvent, le fruit d'une réflexion plus élaborée, pesant les conséquences de sa décision - clémence ou rigueur - sur ses ennemis et sur ses alliés.

Pour revenir plus précisément à votre question, après la conquête de César, la majorité des habitants de la Gaule, ceux qui n'avaient pas été tués au combat ni réduits en esclavage, restèrent bien paisiblement en place, qui dans son village, qui dans sa ville, à vaquer à ses occupations agricoles ou artisanales. Ils avaient seulement changé de maîtres.

La seule région qui fut littéralement dévastée, celle où - appelons les choses par leur nom - César se livra à un véritable génocide, fut le territoire de la tribu belge des Éburons. Il s'agissait pour lui de tirer une terrible vengeance du chef Ambiorix et de ses guerriers qui lui avaient infligé un de ses seuls revers d'importance en massacrant les quinze cohortes commandées par Sabinus et Cotta (Guerre des Gaules, V, 26). Avec dix légions, avec l'aide d'autres tribus gauloises et de forts contingents germaniques, le pays des Éburons fut saccagé, littéralement mis à feu et sang (voir Guerre des Gaules, VI, 32 et suivants). Et comme si cela ne suffisait pas, deux ans plus tard (en 51 av. J.-C.), César et ses "colonnes infernales" revinrent dans le pays de Tongres pour s'y livrer à une nouvelle campagne de destructions (Guerre des Gaules, VIII, 24). Inutile de dire qu'après cette horrifique expédition, la nation des Éburons n'existait plus… Mais; heureusement, cette extermination demeura une exception.

 

ambiorix
   
Gérard réécrit :
 
Lorsque César prenait ses "assises" à Lucques, le triumvirat se retrouvait-il parfois ? Que se disait-il ? Y a t-il une lecture historienne à ce sujet ?
 
 
 
RÉPONSE :
 

En avril 56 av. J.-C., César, Pompée et Crassus se retrouvèrent effectivement à Lucques (Lucca, aujourd'hui en Toscane, mais qui faisait - semble-t-il - alors partie de la Gaule Cisalpine, province dont César assumait le proconsulat) afin de renforcer le pacte (le fameux triumvirat) qui les unissait depuis 60.
Résultats de cette réunion : César se voyait confirmé dans son commandement (imperium) des Gaules, Pompée recevait celui de l'Espagne et Crassus celui de l'Orient, afin de mener une campagne, qu'il espérait aussi glorieuse que profitable, contre les Parthes.

Cette réunion fut certes importante, surtout parce qu'en dépit des tentatives du parti sénatorial de semer la bisbrouille, la zizanie, entre les trois poids lourds de la politique romaine, elle renforçait et perpétuait leur entente. Toutefois, en soi, une rencontre entre Pompée, Crassus et César n'avait rien de plus exceptionnel qu'aujourd'hui une réunion entre trois chefs de partis politiques. Lorsqu'ils étaient à Rome, ces trois hommes se rencontraient sans doute régulièrement, et sinon, ils s'écrivaient pour garder le contact.

N'oublions pas non plus que contrairement au Second triumvirat (qui lia Octave, Antoine et Lépide à partir de 43 av. J.-C.), le premier Triumvirat, entre César, Crassus et Pompée n'avait rien d'officiel. Il ne s'agissait que d'un accord privé - et quasi secret - visant à éviter que ces trois grand fauves ne se dévorassent mutuellement. Qu'elles se tinssent à Lucques ou autre part, les réunions de ce "cabinet secret" qu'était en fait le Triumvirat n'avaient donc rien d'officiel. C'étaient des colloques privés de personnages importants de la vie politique romaine, et non des Assises au sens moyenâgeux du terme, c'est-à-dire d'officielles, voire solennelles, réunions législatives ou judiciaires.

Peut-être une dernière remarque amusante :
Lorsque ce pacte "sous seing privé" fut conclu (en 60 av. J.-C.) ce fut César, qui était l'obligé de Crassus et dont la gloire ne pouvait pas encore faire de l'ombre à Pompée, qui servit de lien entre ces deux hommes qui ne s'appréciaient guère. Au départ, Jules était donc le maillon le plus faible de cette alliance officieuse. A priori, il n'était que le brave couillon, utile un moment et que l'on jetterait après usage, comme un Kleenex - un peu comme Lépide dans le second Triumvirat. Mais César était forgé d'un tout autre acier que le falot Lépide et son habileté politique lui permit de devenir le principal bénéficiaire de ce pacte de gouvernement extralégal.

(Sur César, et le Triumvirat, voyez le Jules César, de Jérôme CARCOPINO, PUF, 1968 - Je sais aussi qu'une nouvelle biographie de Jules César vient de paraître [Joël SCHMIDT, Jules César, Folio-biographies], mais je ne l'ai pas encore lue).

 
 
 
17 Juillet 2006
Christine a écrit :
 
Je me permets de vous écrire car je recherche une information sur Constantin au Concile de Nicée en 325. Je travaille sur le costume protobyzantin et je recherche une source littéraire où on parlerait de la beauté du costume de Constantin.
Pourriez-vous m'indiquer des sources ?
 
 
 
RÉPONSE :
 

Je lis dans un vieux bouquin que "le jour de l'ouverture solennelle du concile (…) les évêques, assis, attendaient en silence. Un chambellan entra, suivi d'un second, puis d'un troisième ; l'escorte militaire habituelle ne parut point : seuls ceux qui formaient l'entourage immédiat su souverain et qui professaient la religion chrétienne pénétrèrent dans la salle. À un signe du maître des cérémonies, tous se levèrent et l'empereur apparut dans toute sa magnificence, « brillant comme un ange du ciel », dans le rouge flamboiement de manteau de pourpre et le clair scintillement d'une parure d'or et de pierreries. Les yeux baissés, mais dans une attitude respectueuse, il marcha lentement vers la partie intérieure de la salle, où sa place était indiquée par un siège d'or. Il ne s'assit pas avant que les évêques ne l'en eussent prié par signe, tous applaudirent alors en même temps." (H. LIETZMANN, Histoire de l'Église ancienne, vol. III, Éditions Payot, 1941).

À ce qu'il me semble, ce récit est intégralement tiré de la Vie de Constantin d'Eusèbe de Césarée (livre III, chap. X). Je n'ai trouvé ce texte qu'en traduction anglaise : www.ccel.org/fathers2/.

constanin le grand
 
 
 
20 Juillet 2006
Hélène a écrit :
 

Vous allez peut-être trouver ma démarche un peu audacieuse…
J'ai fait l'acquisition d'une petite statuette en bronze argenté d'un personnage romain il y a quelque temps, Et malgré mes recherches, je n'arrive pas à savoir avec exactitude de quel personnage il s'agit. En effet il porte un casque, avec une tête de loup semble-t-il, et sous son coude gauche se trouve une sorte de boîte d'où l'on voit sortir une petite tête poilue. Je me demande ce que veulent dire ces détails.
Je m'en remets à votre culture et votre gentillesse. Avec mes plus grands remerciements pour le temps passé à me répondre, si vous disposez de la réponse, bien sûr.
Ci-dessous la photo de ladite statuette…..

dieu romain
dieu romain
 
 
 
23 Juillet 2006
Gérard a écrit :
 

1. Pour ce qui est de Caton d'Utique, est-il vrai que l'on déchira sa toge en plein Forum ?

 
 
 
RÉPONSE :
 

Malheureusement, je ne pourrai guère répondre qu'évasivement à cette question, les faits et gestes de Caton d'Utique n'ayant qu'un très lointain rapport avec mon sujet de prédilection, à savoir les empereurs romains.
J'ai cependant repéré sur la Toile une allusion à cet épisode : "Il fallait avoir l'intrépidité de Caton pour retourner au forum quand on y avait été reçu à coups de pierres, et qu'on en était sorti la toge déchirée et la tête en sang", écrit Gaston BOISSIER (Cicéron et ses amis, site www.mediterranees.net). J'avoue n'avoir guère trouvé de précisions relatives à cette échauffourée. Je présume qu'il s'agit de l'émeute déclenchée par la condamnation à mort des complices de Catilina (voir PLUTARQUE, Vie de Caton, XXVII - ugo.bratelli.free.fr), mais je n'en suis pas sûr.

Notez aussi que ce Caton, en réactionnaire de la plus belle eau qu'il était, avait l'habitude de ne rien porter sous sa toge, histoire de proclamer urbi et orbi (surtout urbi) qu'un authentique Romain ne craignait ni le froid, ni les rhumes, et que porter une tunique sous ce vêtement d'apparat constituait une incongruité tout juste digne de voluptueux sybarites ou d'Orientaux décadents. On peut donc penser que, sa toge déchirée, le digne Caton le Jeune, futur d'Utique, se retrouva quasi nu sur le forum.

À poil au milieu d'une foule nécessairement hilare, un vrai cauchemar pour ce chantre des vertus traditionnelles romaines. En l'occurrence, sa dignité (dignitas) et son sérieux (gravitas) venaient de recevoir un fameux coup dans l'aile ! …

caton d'utique
 
 

2. J'ai omis de demander une petite documentation sur les débuts de vie de notre Jules (Caïus Julius Caesar).

 
 
 
RÉPONSE :
 

Pour les premières années de la carrière politique de César, le mieux est encore de vous en référer à des sites qui sont plus diserts à ce sujet que le mien, qui est par nature, très "généraliste".
À tout seigneur tout honneur, voyez d'abord le récit de PLUTARQUE : Vie de César.
Ensuite, vous pouvez toujours jeter un coup d'œil sur ces pages :

  • Site Imago Mundi - Jules César, les années de jeunesse : Clic !
  • Site Ac-Versailles : Clic !
  • Site netclasse.com - Les années de jeunesse de César : Clic !
  • Site Noces Gallicanae : Clic !
 
 
 
3 Août 2006
Cédric a écrit :
 

Limitis - Les peuples des frontières (Germains, Daces, Africains, Sarmates…)

Je vous annonce la constitution d'un nouveau groupe de reconstitution historique : Limitis. Notre site limitis.free.fr, enfin sur le Net, comporte de nombreux articles : Germains, Africains, Daces, Sarmates. + de nombreuses photos des membres du groupe.

limitis - peuples barbares
 
 
 
8 Août 2006
Jean-Charles a écrit :
 

À toutes fins utiles et au cas où ce texte aurait échappé à vos investigations, je me permets de vous signaler ce passage de l'introduction au Grand dictionnaire de cuisine d'Alexandre Dumas avec quelques précisions ou plutôt anecdotes sur certains empereurs romains ou personnages fameux de ce temps.
On sait avec quelles précautions on doit croire à ces historiettes (moins grivoises - hélas ! - que celles de Tallemant des Réaux) mais ce sont aussi les légendes de la petite histoire qui donnent du sel à la grande. Et l'on aime bien que les Romains se montrent gaulois.

Le texte complet (au format pdf - 3 Mo) se trouve par ailleurs ici : www.pitbook.com/textes/pdf/dumas_cuisine.pdf

"L'empereur Claudius Albinus mangea, un jour, à son déjeuner, cinq cents figues, cent pêches, dix melons, cent becfigues, quatre douzaines d'huîtres et dix livres de raisin. L'empereur Maximin mangeait, chaque jour, quarante livres de viande, buvait quatre-vingts pintes de vin. Il avait huit pieds de haut, il est vrai, et était gros à l'avenant : les bracelets de sa femme lui servaient de bagues, et sa ceinture de bracelet.

Athènes, avec ses vins sucrés, ses fruits, ses fleurs, ses pâtisseries, ses desserts, qui étouffaient le dîner, n'eut jamais ce que les Romains appelèrent la grande cuisine. Rome mangea mieux, et surtout plus substantiellement qu'Athènes ; ce qui ne l'empêcha pas, chose bizarre, d'avoir autant d'esprit qu'elle.
Ses premiers cuisiniers furent grecs ; mais, vers la fin de la République, aux temps de Sylla, de Pompée, de Lucullus et de César, la cuisine romaine prit son développement, et surtout atteignit toute sa délicatesse. Tous ces ravageurs du monde, qui allaient porter le nom et les fers de Rome au nord, au midi, à l'Orient et à l'Occident, emmenaient avec eux leurs cuisiniers ; et ceux-ci rapportaient de tous les pays à Rome les plats qu'ils avaient jugés dignes d'une table romaine. De même que Rome eut un Panthéon pour tous les dieux elle eut un temple pour toutes les cuisines. Antoine, satisfait un jour plus que de coutume de son cuisinier, le fit venir au dessert et lui donna une ville de trente-cinq mille habitants.

Ce sont les Romains qui inventèrent les écuyers tranchants. Ceux de Lucullus recevaient jusqu'à vingt mille francs par an. Chaque mangeur avait ses parfums et ses esclaves. Les fleurs étaient renouvelées à chaque service. De moment en moment, les parfums étaient ranimés. Des hérauts proclamaient à haute voix la qualité des vins servis.
Des officiers de bouche avaient des secrets pour ranimer les appétits. Carthage, que l'on avait constamment refusé de rebâtir, fut renouvelée sous Auguste avec le nom de Seconde Carthage, et rétablie uniquement, dit Érasme, à cause de sa cuisine ancienne et du goût exquis qu'avaient montré ses artistes dans le travail des pièces
ciselées en or et en argent.

alexandre dumas

Un jour, l'empereur Claude appela ses porteurs, monta dans sa litière et se fit porter tout courant au Sénat, comme s'il avait une communication importante à faire aux pères conscrits. « Pères conscrits, s'écria-t-il en entrant, dites-moi: serait-il possible de vivre, si l'on n'avait pas le petit salé ? » Le Sénat, étonné, commença par réfléchir, puis déclara, à l'unanimité, qu'en effet, la vie serait privée de ses premières délices si elle n'avait pas le petit salé. Un autre jour, il était sur son tribunal ; car, on le sait, Claude aimait à rendre la justice, juste ou non. On plaidait devant lui une cause des plus importantes; aussi, le coude sur la table, le menton dans la main, parut-il tomber dans une rêverie profonde. Tout à coup, il fit signe qu'il voulait parler. L'avocat se tut. Les plaideurs écoutèrent. « Oh ! mes amis, dit l'empereur, l'excellente chose que les petits pâtés ! Nous en mangerons à dîner, n'est-ce pas ? » Dieu fit la grâce à ce digne empereur de mourir comme il avait vécu, en glouton, d'une indigestion de champignons. Il est vrai que, pour lui faciliter le vomissement, on lui frotta le gosier avec les barbes d'une plume empoisonnée.

Il y eut à Rome, on le sait, trois Apicius: L'un, qui vivait sous la République, du temps de Sylla ; le second, sous Auguste et Tibère ; le troisième, sous Trajan.
C'est du second, c'est-à-dire de Marcus-Gabius, que parlent Sénèque, Pline, Juvénal et Martial. C'était à lui que Tibère envoyait de Caprée les turbots qu'il n'était pas assez riche pour acheter. Il passa presque dieu pour avoir trouvé le moyen de conserver les huîtres fraîches. Riche à deux cents millions de sesterces, cinquante millions de francs, il en dépensa plus de quarante pour sa table seule. Un beau jour, la fatale idée lui vint de faire ses comptes. Il appela son intendant. Il n'avait plus que dix millions de sesterces, deux millions et demi de notre monnaie. Il se trouva tellement ruiné avec deux millions et demi, qu'il ne voulut pas vivre un jour de plus. Il se mit dans un bain et se fit ouvrir les veines. Il reste de lui un souvenir, si ce n'est un fait. Ce souvenir est un traité de cuisine, intitulé De re culinaria ; mais la paternité de ce livre lui est contestée. Il serait, disent des savants, d'un nommé Coelius, qui, par admiration, se serait fait nommer Apicius.

J'habitais, à Naples, le petit palais Chiatamone. J'étais juste sur l'emplacement du palais de Lucullus, à qui appartenait toute cette plage occupée aujourd'hui par le château de l'Oeuf. À la marée basse je voyais encore sur les rochers la trace des conduits qui amenaient l'eau au vivier de Lucullus. C'est là qu'il se reposa de ses fameuses campagnes contre Mithridate et contre Tigrane, qui firent de lui le plus riche des Romains. Il avait, sur le golfe de Naples, deux palais, celui que je viens d'indiquer, et un autre au-dessus de Mergellina, puis un troisième à l'île de Nisida, où sont aujourd'hui le Lazaret et le palais de la reine Jeanne. Pour communiquer de l'un de ces palais à l'autre, il lui fallait faire demi-lieue en contournant la montagne. Il trouva plus court de la faire percer. Il allait ainsi en quelques minutes et fraîchement de sa villa de Mergellina à sa villa de Nisida. C'est à sa villa du château de l'Oeuf que Cicéron et Pompée résolurent un jour de venir lui demander à dîner, mais sans lui permettre de faire pour eux aucun extra. Ils arrivèrent chez lui à l'improviste, lui déclarèrent leur intention, et ne le laissèrent donner aucun ordre, excepté celui de mettre deux couverts de plus. Lucullus fit venir son majordome et ne lui dit que ces paroles : « Deux couverts de plus dans le salon d'Apollon. » Or, le majordome savait que dans le salon d'Apollon la dépense était pour chaque convive de vingt-cinq mille sesterces, six mille francs. Ils n'eurent donc que ce que Lucullus appelait un petit dîner, dîner de six mille francs par tête. Un autre jour, par un hasard incroyable, Lucullus n'avait invité personne à s'asseoir à sa table. Son cuisinier vint lui demander ses ordres. « Je suis seul » dit Lucullus. Le cuisinier, pensant qu'un dîner de dix ou douze mille sesterces, deux mille cinq cents francs, pourrait suffire, agit en conséquence. Le dîner fini, Lucullus le fit venir, et le gronda vigoureusement. Le cuisinier s'excusa, lui disant : « Mais, seigneur, vous étiez seul.
- C'est justement les jours où je suis seul à table, dit Lucullus, qu'il faut soigner mon dîner car, ce jour-là, Lucullus dîne chez Lucullus. »"
(Alexandre DUMAS, Grand dictionnaire de la cuisine - voir : www.pitbook.com/textes/pdf/dumas_cuisine.pdf)

 
 
 
RÉPONSE :
 

Merci, Jean-Charles, d'avoir songé à me transmettre ce texte, aussi savoureux que les anecdotes qu'il rapporte. Même si la plupart d'entre elles sont archiconnues, c'est toujours un plaisir de se les remémorer via la prose gourmande de cet épicurien de Dumas, le plus gargantuesque des auteurs français ! Merci aussi pour ce lien permettant d'accéder à son monumental Dictionnaire de la cuisine, qu'effectivement, je n'avais point encore repéré.