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Septembre 2003 (page 3/4)

Sommaire du mois de Septembre : Clic !

 

9 Septembre 2003

Philippe réécrit : 

Ainsi donc, nous partageons la même passion ; à la différence que vous avez beaucoup d'avance sur moi, dans l'étude de tous ces Empereurs. (…) Je me permets donc de vous contacter, car ma passion dévorante me conduit à chercher divers objets touchant les Romains. Ou pourrais-je acheter un buste du "Divin" Jules (marbre, plâtre, ou bronze) la plus fidèle copie possible ? J'ai eu la chance de trouver un magnifique Caracalla, composé de trois marbres différents, puis dernièrement un Vitellius en plâtre du début XXe

Je suis également à la recherche d'un catalogue officiel répertoriant toutes les monnaies Romaines émises (si possible avec représentation de la pièce) J'ai en effet commencé une collection de denarii en argent sur chaque Empereur !… au moins une par princeps. Mais il y en a tellement, que je souhaiterais donc avoir une base de données fiable.

 

RÉPONSE :

Je ne puis malheureusement vous être d'aucun secours dans votre quête d'objets romains. Il me semble néanmoins que vous devriez trouver cela sur Net, puisque, à ce qu'il paraît, tout s'y achète et tout s'y vend !
Plus sérieusement, à mon avis, vous devriez pouvoir trouver des pièces intéressantes dans un site d'enchères, genre "ebay"… Mais je vous avoue que je ne me suis jamais penché sur la question.

N'étant personnellement pas davantage numismate que collectionneur de marbres antiques, je me suis adressé à un correspondant bien plus savant que moi en ce domaine (en l'occurrence, notre ami Michel Verburg, du site Archeobel) afin de savoir s'il existait un "catalogue officiel des monnaies romaines". Il m'a signalé deux ouvrages de ce type (tous deux en anglais et assez onéreux, hélas) :

  • Le RIC ou Roman Imperial Coins en plusieurs volumes
  • Le Roman coins and their values de David Sears, également en plusieurs volumes

En ce qui me concerne, quand j'ai besoin de renseignements sur ces questions, je consulte le site i-numis" qui - soient-ils mille fois bénis pour cette heureuse initiative ! - ont entrepris de mettre en ligne la célèbre Description historique des monnaies romaines" de Henry Cohen (voir ici : Clic !). Bien qu'il date de la fin du XIXe siècle, c'est un bouquin qui, paraît-il, fait encore autorité de nos jours.
Et si je veux savoir à quoi ressemblait une monnaie romaine en particulier, je consulte ce site wildwinds.com qui fournit de très nombreuses reproductions de pièces de l'époque impériale.

Cela me conduit tout naturellement aux écrits concernant cette période. Ma bibliothèque s'étant enrichie d'une bonne centaine d'ouvrages, récents ou anciens, histoire générale ou biographie précise, roman historique ou pure fiction antique, comment se fier aux historiens, même anciens, qui ont tous, plus ou moins, un parti pris ? L'historien parfait existe-t-il ? Faut-il tous les consulter sur le même sujet, afin de se faire sa propre opinion ensuite ? Mais alors, à quoi servent-ils si nous devons faire tout le travail ?

La qualité première d'un historien ne serait-elle pas sa perspicacité, sa clairvoyance, son impartialité, sa probité ? À mon humble avis, le meilleur des historiens digne de ce nom, devrait écrire dans une neutralité absolue, et bien souvent se passer de commentaires personnels abscons, prétexte à embrouiller nos jugements.

Alors, selon vous, quel est l'historien ancien ou récent le plus fiable ? Quelle source cristalline pourrait abreuver notre soif de savoir ?

 

RÉPONSE :

Vous avez raison : un historien devrait toujours être objectif, neutre, impartial… Mais, naturellement, il s'agit là d'un idéal inaccessible. L'historien est, comme tout homme, conditionné par son environnement socioculturel. Sil veut faire honnêtement son travail, il doit d'abord prendre conscience de sa subjectivité afin de la brider pour tendre vers l'objectivité… sans jamais l'atteindre totalement.
(Dois-je vous préciser que ne me considère pas comme un "vrai" historien ?).

Dans ces conditions, vous comprendrez qu'il n'existe pas de "livre définitif" sur l'histoire romaine… Ce qui est d'ailleurs fort heureux, car prétendre fournir une vérité immuable et intangible - non seulement en histoire, mais en quelque matière que ce soit -, cela conduit immanquablement au fanatisme et au totalitarisme !

En histoire comme dans toutes les autres sciences humaines, la Vérité (avec un grand "V") n'existe pas. Il n'y a que des opinions… qui sont plus ou moins valables selon la pertinence des analyses (littéraires, archéologiques, épigraphiques, numismatiques, statistiques, etc.) sur lesquelles elles reposent. Il est donc indispensable de lire les œuvres de plusieurs historiens (sans oublier de consulter, autant que possible, les documents originaux ; de revenir aux "sources") pour, à son tour, se forger une opinion personnelle… tout aussi subjective.

Diverses questions me viennent à l'esprit, pêle-mêle :

1. Quel est votre Princeps favori, votre bien-aimé ? Après en avoir étudié autant, il doit bien y avoir un petit préféré…

D'autre part, malgré la phrase du célèbre Saint-Just (natif de mon département) : "On ne peut régner innocemment", y a-t-il eu un Empereur vraiment bon, et propre de toute atrocité ? Autrement dit, quel est le moins pire ?

 

RÉPONSE :

Mon empereur favori ?

J'ai une petite faiblesse pour le vieux Tibère qui, à ce qu'il me semble, vaut mieux, que sa détestable réputation.

Je crois aussi que, quand j'aurai étudié sa vie d'un peu plus près, j'aimerai bien Vespasien et son humour bougon. Sinon, comme je l'ai dit dans ce courrier (Clic !), j'admire les courageux empereurs-soldats du milieu du IIIe siècle ainsi que, naturellement, le malheureux Julien dit "l'Apostat".

Le "moins pire" des empereurs ?

Même si (ainsi due je l'ai signalé d'autre part (voir ici : Clic !) les empereurs de la dynastie des Antonins ne furent pas des petits saints, c'est sans doute parmi eux que se trouvent les meilleurs empereurs de Rome : Antonin le Pieux, quoiqu'il fût un peu trop nonchalant ; ou Marc Aurèle bien qu'il ait abandonné l'empire à son fils dégénéré (sa volonté de déshériter Commode semble n'être qu'une légende tardive, destinée justement à expliquer l'étrange aveuglement paternel de l'empereur-philosophe).

2. Au cours de mes pérégrinations sur votre site, je me suis aperçu que vous imputiez le grand incendie de Rome, à l'actif des crimes de Néron. Je ne suis pas tout à fait d'accord. Ce n'est qu'une hypothèse. Les incendies à Rome étaient monnaie courante. Cette année-là, la canicule sévissait particulièrement. L'incendie, d'après nombre d'historiens, débuta aux abords du Circus Maximus, ou se trouvaient beaucoup de "grille saucisses" et autres "fast-food" antiques. Pourquoi n'aurait-il pas démarré accidentellement ? Et surtout pourquoi Néron, authentique amateur d'art, aurait-il laissé détruire toutes ses collections précieuses dans son palais qui partit en fumée dès le début ? Même le fourbe Tigellin perdit ses biens dans ce drame irréparable. On peut tourner et retourner les hypothèses dans tous les sens, Néron, les Chrétiens, le mécontentement des Dieux, la plèbe pourquoi pas, l'accident; seul ce dernier demeure à mes yeux le plus plausible, le plus probable, le plus logique !

Même sachant que Néron rêvait d'un nouveau palais gigantesque avant l'incendie…mais en est-on absolument sûr ? Il y a souvent dans l'Histoire, des coïncidences étranges, mais coïncidences tout de même !

 

RÉPONSE :

Bien sûr, il ne faut pas prendre au pied de la lettre le titre "Néron met le feu à Rome" qui figure en tête de ma notice consacrée à cet empereur : il ne s'agit que d'une mention à la fois ironique (quels crimes n'a-t-on pas mis sur le paletot de ce pauvre gros garçon ?), et, j'en conviens, quelque peu racoleuse (comme d'ailleurs ces autres : "Néron empoisonne Britannicus" ou "Néron piétine Poppée").

En réalité, dans le texte qui se rapporte à ce titre (voir ici : Clic !), je ne dis guère autre chose que vous : l'hypothèse d'un incendie accidentel reste la plus vraisemblable. Mais si l'on veut à tout prix (j'insiste sur ces mots) imputer cette catastrophe à des incendiaires, les soupçons se dirigeraient vers ces Chrétiens qui appelaient l'Apocalypse de tous leurs vœux, plutôt que vers un empereur ami des arts.

3.  Nombre d'historiens avancent la date de 100 av. J.-C, comme date de naissance de Jules César. Une minorité d'entre eux soutiennent 101 av. J.-C.. Pourquoi avez-vous choisi 101 ?

Ce qui est étonnant, c'est que l'on est sûr du jour et du mois, mais pas de l'année ! (13 juillet)

 

RÉPONSE :

En consultant rapidement quelques-uns de mes livres, je constate que Jérôme Carcopino (César, PUF, 1968) donne 101 av. J.-C. ; Christian Meir (César, Seuil, 1989) : 100… ou 102 av. J.-C. ; Peter Green (D'Alexandre à Actium, Laffont, Bouquins, 1997) : 101 ou 100 av. J.-C. ; Le Petit Robert des Noms propres : 101 av. J.-C. ; Le Grand Usuel Larousse : 101 ou 100 av. J.-C.

Ô cruelle incertitude chronologie !…

En fait, il semblerait qu'il soit difficile de préciser la date exacte de la naissance du grand Jules.

Pourquoi cela ?

Eh bien, justement parce qu'elle est antérieure à l'instauration du calendrier dit "julien"… par Jules César, himself !

Seule certitude, Jules César est né le troisième jour avant les ides de Quintilis (futur mois de Jules César = "juillet"), sous le consulat de Caius Marius (6e consulat) et de Lucius Valerius Flaccus. Mais on ignore si, cette année-là, le troisième jour avant les ides de Quintilis correspondait au 13 juillet, et si le 6e consulat de Marius correspond à l'année 100, 101 ou 102 av. J.-C.

Personnellement, j'ai choisi 101 av. J.-C. parce que c'était celle choisie par la "majorité" des livres que j'ai consultés… et aussi, plus prosaïquement, parce qu'elle "coupait la poire en deux" !

Julius caesar

4. L'Histoire nous ayant laissé si peu de documents sur la vie de Ponce Pilate, comment pouvez-vous affirmer qu'il ne se soit jamais converti au Christianisme, sur la fin de ses jours ? Pourquoi n'aurait-il pas regretté sa décision malheureuse ? Car, au fond, il n'avait fait que son travail, appliquer la loi de Rome, en bon Romain dévoué qu'il était ! Pas plus, ni moins cruel qu'un autre bon Romain…
Seuls les Juifs lui ont forcé la main. En tant qu'être humain responsable et doué de réflexion, et il l'était assurément ne serait-ce que par son poste de haut fonctionnaire, pourquoi n'aurait-il pas viré au Christianisme, alors en pleine expansion sur la fin de sa vie ? Même sans aller jusqu'au baptême… Beaucoup de Romains ne croyaient plus guère en leurs divinités, et les honoraient plus par acquit de conscience, et par tradition envers leurs aïeux, que par ferveur véritable.

Ponce Pilate, au cours de sa jeunesse, fit une courte carrière dans l'armée comme tribun. A-t-il vraiment vécu le désastre de Varus dans la XIXe légion, comme le laisse supposer Anne Bernet dans son récit ? Il aurait été l'un des rares survivants.

 

RÉPONSE :

Dans ce courrier (voir ici : Clic !), je résume tout ce que l'on sait de sûr, de douteux et de fantaisiste sur le plus célèbre préfet romain de Judée.

Pourquoi je ne crois pas à sa conversion au christianisme ?
Tout d'abord parce qu'elle n'est mentionnée que dans des écrits apocryphes tardifs et très douteux. Ensuite et surtout parce la conversion de Pilate devient absolument improbable si le christianisme des premiers temps - celui d'avant saint Paul, celui de la première décennie qui suivit la mort de Jésus (Ponce Pilate serait mort vers 40 ap. J.-C.) - était bien ce que je crois qu'il était, à savoir un mouvement politico-religieux d'inspiration messianique, exclusivement juif, violemment hostile aux Romains impies.
Dans ce cas, envisager un Pilate chrétien, ce serait comme si vous disiez que le bouillant secrétaire d'État US Don Runsfeld, brusquement converti à l'Islam radical, serait parti combattre dans les montagnes du Béloutchistan aux côtés des talibans du Mollah Omar et de Ben Laden !

Ponce Pilate échappa-t-il au désastre de Varus comme Cassius Chærea, l'assassin de Caligula (voir site Peplvm : Clic !) ?
Je n'ai jamais entendu cette histoire. Mais il est vrai que je n'ai pas encore lu le livre d'Anne Bernet.

 

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10 Septembre 2003

Florent a écrit : 

Une question : Que pensez-vous du mythisme ? Cette théorie qui prétend que le Christ est un personnage inventé ?

 

RÉPONSE :

Le mythisme ?
À vrai dire, et tout agnostique que je sois à ce sujet, je n'en pense pas énormément de bien…

Aujourd'hui, la plupart des historiens sérieux reconnaissent l'existence d'un "Jésus historique", vivant en Palestine au début du Ier siècle de note ère. On ne remet plus guère en cause la réalité du personnage historique pour plutôt focaliser les recherches sur le problème de l'identité de Jésus (fut-il un "homme de Dieu" thaumaturge ? un prophète, héritier de Jean-Baptiste ? un prétendant à la royauté d'Israël ?).

Mais bien sûr, ce n'est pas uniquement parce que le "mythisme" est condamné par la plupart des exégètes qu'il ne me séduit pas, mais puisque j'ai déjà eu l'occasion d'expliquer pourquoi la thèse d'un "Jésus mythique" me paraît peu satisfaisante, je vous invite à consulter ces anciens courriers : Clic !, Clic !, Clic !, et Clic !.

On pourrait sans doute encore ajouter bien d'autres arguments en faveur de l'historicité de Jésus.

Par exemple : si Jésus n'est qu'un mythe créé de toutes pièces, comment expliquer les contradictions internes des Évangiles qui présentent le Christ tantôt comme un prophète, tantôt comme un guérisseur, tantôt comme un prétendant au trône d'Israël. Un Jésus mythique, lui, aurait été bien plus "monolithique" ; il aurait été d'emblée paré de tous les attributs d'un demi-dieu, ou d'un dieu incarné.

Puisque ce n'est pas le cas, puisqu'il fallut presque un siècle et demi aux premiers Chrétiens pour transformer un Jésus-homme en Jésus-Dieu, c'est bien qu'un Jésus historique, bien réel, résistait à sa "mythification" : un Jésus fait de chair de sang, et dont le souvenir était resté vivace.

 

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11 Septembre 2003

Benjamin (Voir ici : Clic !) a écrit : 

1. ARRIUS ANTONINUS a été proconsul de Galatie sous Marc Aurèle, de quelle date à quelle date exactement ?

 

RÉPONSE :

Arrius Antoninus, originaire de Cirta (auj. Constantine, en Algérie), consul suffect en 173, aurait été proconsul d'Asie en 188-189 (donc, à la fin du règne de Marc Aurèle). C'est du moins ce qu'écrit André Chastagnol dans une note de la Vie de Commode de son édition de l'Histoire Auguste ; mais je n'en suis pas plus sûr que cela !… En effet, d'autres historiens semblent plutôt situer son proconsulat pendant le règne de Commode : "en 184 ou 185" (Claude Lepelley) ou bien même "à la fin des années 180" (G. W. Bowersock).

Arrius Antoninus est surtout connu pour avoir conseillé à des Chrétiens candidats au martyre d'aller se jeter du haut des falaises ou de se pendre, plutôt que de réquisitionner les tribunaux romains pour assouvir leurs fantasmes masochistes (voir ici : Clic !).

2. Pourquoi dans votre page consacrée à Constance ne parlez vous pas des Édits de persécution anti-païennes datés du 23 novembre 353, 1er décembre 354 et 19 décembre 356 :

  • L'Édit du 23 novembre 353 proscrivait l'interdiction des sacrifices nocturnes sous peine de lourdes amendes.
  • L'Édit du 1er décembre 354 étendait cette interdiction à l'enceinte des temples.
    Bien qu'ils s'appliquaient théoriquement à tout l'empire, ces décrets semblent n'avoir été mis en œuvre "qu'en" Italie et en Anatolie.
  • L'Édit du 19 décembre 356 proscrivait (cette fois sous peine de mort), les rites utilisant des statues comme support. Il ne concernait que la Gaule. Julien, à cette époque César de Gaule, usa de son influence pour limiter l'application des lois anti-païennes. Il y eut tout de même des martyrs, notamment à Vienne. (Source : Le B.A.-BA. du néo-paganisme de Christian Bouchet).
    Le fait que l'Édit de 356 ne s'étendait qu'à la seule Gaule m'a interpellé.
    Voici donc ma théorie, elle vaut ce qu'elle vaut : Constance, qui rêvait de se débarrasser de Julien, mais ne pouvait lui porter directement atteinte sans attirer l'opprobre de sa femme Eusébie, décida d'agir par des voies détournées dans les années 350 ; les païens formaient encore en Gaule une majorité écrasante, et de prendre des mesures aussi sévères à leur encontre n'aurait pas manqué de provoquer un soulèvement général. Constance espérait donc que Julien qui, jusque-là, avait toujours fait preuve d'une extrême servilité à son égard, obéirait sans discuter aux directives de son "tonton préféré", et que, du coup, il périrait de la main d'un païen révolté. Mais sans aller jusqu'à désobéir à son oncle chéri, Julien fit toutefois le nécessaire pour que l'Édit anti-païen de 356 soit appliqué avec la plus grande tiédeur, et les païens de Gaule ne prirent donc pas les armes…

 

RÉPONSE :

Cette explication de l'Édit de 356 - dont je ne parviens décidément pas à trouver la moindre trace dans ma documentation - me paraît assez logique.

Toutefois, une chose me gêne : en hiver 356, Julien n'était en Gaule que depuis un an. À cette époque, il n'avait encore remporté aucun succès significatif ; que du contraire ! il était assiégé dans la ville de Sens par des bandes de Barbares !
Ce n'est qu'en été de l'année suivante (357) qu'il écrasera les Alamans à Strasbourg.

Si l'on peut éventuellement comprendre que Constance II, ne souhaitant pas que Julien sorte grandi de son gouvernorat des Gaules, n'a rien fait pour lui faciliter la tâche, je me demande bien quel profit il aurait retiré de l'assassinat prématuré d'un César qu'il venait juste de nommer pour d'excellentes raisons politico-stratégiques, et dont la gloire ne lui faisait encore nulle ombre ?

 

Réponse de Benjamin : 

Mais justement, Constance avait tout intérêt à profiter que Julien soit aux prises avec les Barbares à Sens pour lui faire contresigner cet Édit.

Je m'explique :

Les soldats, aux ordres de Julien, avaient tous été recrutés au sein de la paysannerie gauloise (intégralement païenne). Constance, en lui imposant l'application de cet Édit, à ce moment-là, multiplia ainsi les chances de voir Julien mourir, car occupé qu'il était à guerroyer, il n'aurait pas pu consacrer du temps à déjouer tous les complots qui l'auraient immanquablement visé.

Cela peut sembler bizarre que Constance veuille du coup amoindrir ses chances de bouter les barbares hors de Gaule, mais je crois, que depuis son impériale capitale, il n'avait cure qu'une petite partie de l'empire échappe plus ou moins à son autorité ; d'autant plus que la Gaule devait encore grouiller de partisans vindicatifs de feu Magnence.

Que Julien, César de fraîche date, ne fasse aucune ombre à son cousin n'a rien à voir avec le fait que celui-ci veuille l'éliminer. Constance avait déjà tenté de lui nuire auparavant, et Julien ne devait sa survie et sa nomination actuelle qu'aux bonnes grâces de l'Impératrice Eusébie.

NOTE DU WEBMASTER :

En septembre 2005, notre correspondant Benjamin Gras a publié :

La persécution des païens dans l'Empire romain et l'Europe du Moyen Age.

Pour plus de détails sur ce livre, voyez ici : Clic !

 

RÉPONSE :

Je ne voudrais pas ergoter, et encore moins polémiquer, mais il me semble que vous fondez votre théorie sur une base peu solide. En effet, s'il n'est pas douteux que Constance !! chercha à liquider Julien quand celui-ci fut proclamé Auguste à Lutèce (quitte même à soudoyer des Barbares pour qu'ils envahissent les territoires contrôlés par l'usurpateur), il n'est pas du tout certain qu'il adopta cette attitude dès l'entrée en fonction de son jeune César.

Voyez ce texte de l'historien Zosime (VIe siècle) :

(Après avoir fait exécuter Gallus, le demi-frère de Julien) "Constance passa lui-même de Pannonie en Italie, car il constatait que partout, les territoires soumis aux Romains étaient en butte aux attaques des Barbares : les Francs, les Alamans et les Saxons s'étaient déjà emparés de quarante villes situées sur le Rhin, les avaient détruites de fond en comble et en avaient emmené les habitants, qui formaient une foule innombrable, avec une richesse de butin inestimable ; les Quades et Sarmates faisaient en toute sécurité des incursions en Pannonie et en Mésie Supérieure ; quant aux Perses, ils ne cessaient de troubler l'Orient (…) ; il réfléchissait donc à cela et ne savait que faire : d'une part, il ne croyait pas pouvoir seul suffire à porter remède à une situation pareillement dégradée, d'autre part il n'osait pas choisir un associé à l'Empire à cause de son goût excessif du pouvoir et parce qu'il soupçonnait qu'absolument personne ne serait bien disposé envers lui.
Or cette difficulté le mettait dans un grand embarras ; comme l'Empire romain courait un très grave danger, Eusébie, la femme de Constance, qui était extrêmement cultivée et que son intelligence plaçait au-dessus de son sexe, lui fait une suggestion en lui conseillant de désigner un César pour les provinces transalpines en la personne de Julien, le frère consanguin de Gallus, le petit-fils de Constance, celui précisément qui avait été proclamé César par Dioclétien ; comme Eusébie savait que l'empereur Constance était plein de suspicion envers toute sa famille, elle persuada son mari de la manière suivante.
« Il est jeune », dit-elle, « et d'un naturel simple, il a passé toute sa vie à s'adonner aux études, se trouve sans aucune expérience des affaires, et sera mieux disposé envers nous que qui que ce soit d'autre ; ou bien, la chance le favorisant dans ses entreprises, il fera en sorte que l'empereur prenne à son compte ses succès, ou bien il aura été tué après avoir subi quelque échec, et Constance n'aura désormais plus personne qui, issu de la famille impériale, soit susceptible d'être appelé au pouvoir suprême »". (Zosime, Histoire nouvelle, livre III, I : 1-3 - Traduction : François Paschoud, Les Belles Lettres, 1979).

Comme vous le constatez, selon Zosime, le plan de Constance (inspiré par Eusébie) était machiavélique : si, contre toute espérance, Julien, ce jeune homme obscur et inexpérimenté, réussissait en Gaule, ses succès rejailliraient automatiquement sur l'Auguste qui l'avait désigné ; en revanche, si Julien, envoyé au-devant des Barbares "comme un agneau parmi les loups", échouait (et Constance ferait tout pour cela) l'empereur pourrait se débarrasser - aussi aisément que "légalement" - du dernier représentant de la branche "légitime" de la famille impériale, complètement discrédité aux yeux des soldats.

Un plan certes machiavélique, mais qui ne pouvait réussir qu'en laissant à Julien le temps nécessaire pour "faire ses preuves", que ce soit de manière positive ou négative. Il était donc hors de question de l'exécuter - ou de le laisser tuer - dès son arrivée en Gaule.

Le déstabiliser oui, le liquider non !

En outre, Eusébie avait, aux dires de certains historiens, convaincu son impérial époux que la stérilité de leur couple était un châtiment divin : ils expiaient les crimes de ce Constance qui avait sur les mains le sang de presque tous les parents. Si l'empereur voulait un héritier de son sang, il devait d'abord réparer ses torts envers Julien, désormais seul survivant d'une lignée exterminée, en lui donnant une chance de se distinguer.
Mais bien sûr, Dieu, qui sait faire la différence entre crime et justice, accepterait que Julien soit dûment châtié s'il échouait, ou s'il trahissait.

À cette dimension "rédemptrice" de l'élévation de Julien peut encore s'en ajouter une autre :

"Désolée de n'avoir pas encore d'enfants, (…) (Eusébie) se disait que ce jeune homme de vingt-quatre ans, de lignée illustre, pourrait, bien encadré, constituer une solution d'attente, car elle n'avait pas renoncé à donner à Constance l'héritier qu'il fallait. Or, cet enfant hypothétique devrait grandir, et cela prendrait quelque temps. Constance avait été élevé au rang de César par Constantin son père à l'âge de sept ans… C'était, certes, peu de chose ; encore fallait-il durer ! La nature ayant horreur du vide, Eusébia se disait que Julien garderait sagement la place, décourageant ainsi dans l'immédiat les ambitions qu'elle sentait cheminer dans l'ombre. (…) Enfin, Eusébia pensait à tout : en patronnant ouvertement Julien, elle s'en faisait un allie dans l'avenir. On vivait des temps difficiles ; s'il arrivait malheur à Constance, elle trouverait en Julien un homme lige, animé des meilleures intentions envers elle et envers le possible prince héritier, C'était décidément la bonne solution : Julien César" (Lucien Jerphagnon, Julien dit l'Apostat, Seuil, 1986)…

Évidemment, Constance prit toutes les dispositions pour que Julien échouât… Mais de là à le livrer pieds et poings liés aux assassins ou aux Barbares, c'est une autre histoire !
On en aura d'ailleurs la preuve après la levée du siège de Sens (fin janvier 357), lorsque Constance piqua une colère de tous les diables en apprenant que Marcellus, commandant en chef des armées des Gaules, n'avait pas levé le petit doigt pour secourir Julien assiégé : "Lorsque Constance apprit l'inaction de Marcellus, il se fâcha. Qu'il souhaitât voir Julien impopulaire était une chose ; mais l'exposer à un danger mortel et laisser tomber une place-forte entre les mains des Barbares, en était une autre. Il s'étonna « qu'un généralissime pût se montrer aussi indifférent au sort d'un porteur de la pourpre impériale » et le convoqua à Sirmium pour lui demander des comptes (voir Ammien Marcellin, XVI, 11 : 1)" (Benoist-Méchin, Julien ou le rêve calciné, Librairie académique Perrin, 1977).

On ne peut pas non plus sérieusement soutenir que Constance négligeait l'intégrité territoriale de l'Empire et qu'il aurait fait passer "par pertes et profits" la perte d'une province - surtout s'il s'agissait de la Gaule, l'une des plus riches.

D'ailleurs, ne croyez pas qu'après avoir envoyé Julien au-delà des Alpes combattre les Barbares "à sa place", Constance se retira dans son palais de Constantinople pour y goûter aux plaisirs du farniente ! Que non point ! de juillet à novembre 356, l'Auguste combattit les Alamans en Rhétie puis rentra à Milan ; au printemps 357, il vint à Rome avant de repartir pour les Balkans y repousser une invasion de Quades et de Sarmates (été 357). Ensuite, il résida en "zone de guerre", à Sirmium (auj. Mitrovica, en Serbie) de l'automne 357 jusqu'à la fin de l'année 359, quand il partit pour l'Orient combattre les Perses.

Bien sûr, et je le répète, après l'usurpation de Julien, on verra l'empereur inciter des Barbares à attaquer son rival, mais c'est justement parce que le pronunciamiento de Lutèce (voir ici : Clic !) avait créé une situation nouvelle, potentiellement bien plus dangereuse, aux yeux de Constance, que n'importe quelle invasion barbare.

J'ai déjà cité un extrait de l'ouvrage que Lucien Jerphagnon a consacré à Julien ; en voici un autre où cet auteur trace un portrait de Constance qui me semble fort judicieux parce que s'écartant résolument du manichéisme convenu :

constance II

"On lui connaissait un caractère torve, teigneux même, et surtout méfiant. Plusieurs fois échaudé, il ne voyait que par ses services secrets. Mais le moyen de faire autrement quand un empire s'offre six usurpations à la file ? Ce n'était pas que Constance manquât des qualités qu'il faut pour maintenir un empire : s'il n'avait jamais vaincu personne, estimant qu'il y avait des généraux pour cela, il n'avait jamais non plus manqué de courage et il portait toute son attention aux frontières. Il maintenait. Sur le plan civil, son gouvernement n'était pas non plus sans mérites; sa gestion était probe; il luttait tant bien que mal contre les effets dramatiquement inflationnistes de la réforme monétaire héritée de son père. Sa législation allait dans le sens d'un ordre moral inflexible, vaguement inspiré du christianisme, mais appuyé de supplices qui font songer au cauchemar d'un sadique plutôt qu'aux Béatitudes. Lui-même se donnait pour chrétien convaincu, encore qu'il attendît le dernier moment pour concrétiser la chose par le sacrement : même avec le Bon Dieu il estimait qu'on n'est jamais trop prudent. (…)
D'ailleurs, obsédé par l'unité de l'Empire, qu'il sentait jusque dans ses os, il ne se gênait pas, quand il le jugeait bon, pour intervenir de tout son poids, mais toujours de façon oblique, dans les affaires intérieures de l'Église, ou plutôt des Églises, tranchant toujours entre les diverses factions au bénéfice de la seule raison d'État. (…)

Paradoxalement, il était plus rigoureux envers les chrétiens qui n'étaient point de sa secte qu'à l'endroit des païens, maintenant minoritaires en Orient, dès lors que ces derniers ne l'obligeaient pas à faire de la discipline. Il n'est pas sûr que Julien l'ait sur ce point exactement compris. Faux comme il n'est pas permis, mais doué de l'exacte mémoire de ses sincérités successives, capable de mentir au Bon Dieu lui-même, ne laissant jamais deviner à qui que ce soit la moindre de ses faiblesses dès lors qu'elle n'était pas feinte, ni du reste la plus fugitive de ses intentions, Constance n'était certes pas sympathique, mais c'était un grand patron." (Lucien Jerphagnon, op. cit.)

Un tel homme ne pouvait certes pardonner à Julien d'avoir accepté la couronne offerte par les soldats gaulois mutinés. En revanche, je crois Constance assez machiavélique pour offrir à Julien une splendide occasion… de le décevoir, et assez patient pour attendre le premier faux-pas de son cousin avant de s'en débarrasser "légitimement".
Pourquoi se serait-il fatigué à élaborer de nébuleux complots pour attenter à la vie de Julien puisque toutes les précautions avaient été prises pour que Julien ne revienne pas vivant des Gaules, ou pour qu'il apporte à son cousin sa propre tête sur un plateau ?
Il suffisait seulement de laisser pourrir la situation…

 

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