-> emp - vox
courrier site emp
-> emp - vox

Sommaire Mars 2003 :

  • 5 Mars :
    • Le surnom d'Auguste et celui de Jésus : Clic !
    • Il était un peu tartuffe sur les bords, le bon Auguste ! : Clic !
    • Pourquoi Auguste exila-t-il le poète Ovide ? : Clic !
    • Octave Auguste était-il aussi "charismatique" que Jésus Christ ? : Clic !
  • 6 Mars :
    • Réaction quant au calcul de la valeur actuelle des monnaies antiques et quant au gigantesque fossé qui nous sépare des anciens Romains : Clic !
  • 9 Mars :
    • Connaissez-vous les polars historiques d'Anne de Leseleuc ? : Clic !
  • 10 Mars :
    • Un beau (vieux) livre : Mémoires d'un Romain de Paul Bory : Clic !
  • 11 Mars :
    • À part Tacite et Suétone, qui a parlé de la "Persécution" de Néron ? : Clic !
    • Les derniers jours de saint Pierre : Clic !
  • 11 Mars :
    • De quand date et comment expliquer la barbarisation de l'armée romaine ? : Clic ! 

PAGE SUIVANTE 

  • 11 Mars :
    • Pourquoi César ornait-il son chef de laurier ? : Clic ! 
  • 14 Mars :
    • Quelques lignes pour mieux comprendre la jolie Poppée : Clic ! 
  • 17 Mars :
    • Que sait-on de Faustine l'Ancienne, digne épouse d'Antonin le Pieux ? : Clic ! 
  • 19 Mars :
    • Hadrien n'était pas toujours facile à vivre ! : Clic !
  • 19 Mars :
    • "Triomphe de la Croix" et répression de l'homosexualité : Clic !
  • 20 Mars :
    • Le Pontifex maximus a-t-il abdiqué en faveur du pape ? : Clic !
  • 25 Mars :
    • SOS ! Une inscription (plaque d'esclave) à déchiffer : Clic ! 

3e PAGE

  •  25 Mars :
    • L'entreprise de Julien était-elle vouée à l'échec ? : Clic ! 
  • 28 Mars :
    • Pourquoi Zénobie contrôle-t-elle les archers ? : Clic !
  • Mars :
    • Les nouveautés du site Archeobel : Clic !
    • À quoi servait exactement un oscillum ? : Clic !
    • "Pièces hybrides", que signifie ce terme ? : Clic !
    • Et "frappe médaille", qu'entend-on par là ? : Clic !
    • Doit-on écrire Julia "Mammaea" ou Julia "Mamaea" : Clic !
RECHERCHE DANS LE SITE
"EMPEREURS ROMAINS"
Google Custom Search

  

5 Mars 2003

Thierry a écrit : 

Deux idées :

1. Par ailleurs le double jeu permanent d'Octave / Auguste, que vous soulignez fort bien sur le plan politique, vaut aussi sur le plan personnel (sa femme coud ses vêtements et ils habitent une maison aux apparences modestes sur le palatin, alors que l'on sait maintenant que leur train de vie était beaucoup plus fastueux que ça), mais aussi sur le plan culturel : c'est le même Auguste "ami des arts" que Virgile chante à travers l'Énéide, voilà pour l'apparence, mais qui exile Ovide au fin fond de la Roumanie, sans espoir de retour, parce que celui-ci aurait surpris un secret sur Auguste, peut-être sur ses mœurs sexuelles (cf. le livre magnifique publié aux Belles Lettres Ovide ou l'amour puni).

RÉPONSE :

Vous avez parfaitement raison : il était un fifrelin Tartuffe sur les bords, notre bon Auguste ! Et, comme vous le soulignez justement, ce pharisaïsme se manifestait aussi bien sur le plan politique que personnel… ou artistique. Sans vouloir lui faire de procès d'intention, il me semble que c'est plus pour soigner son image de marque que par amour de l'art qu'Auguste protégea "les génies de son siècle", pour reprendre l'expression de Suétone.

D'origine relativement modeste, le premier princeps avait, paraît-il, conservé des goûts assez plébéiens et des manières assez frustes. Cette vulgarité résiduelle n'était d'ailleurs pas sans choquer son beau-fils, le très aristocratique futur empereur Tibère. C'est dire qu'à mon avis, Suétone est trop indulgent quand il note qu'Auguste "prenait surtout plaisir à la vieille comédie (grecque), et il en faisait souvent représenter les pièces. Ce qu'il recherchait le plus dans les auteurs grecs et latins, c'était des préceptes et des exemples utiles à la vie publique ou privée." (Vie d'Auguste, 89 ).

À mon avis, ce que cet hypocrite aimait chez Aristophane et consorts, ce n'étaient pas les "préceptes et les exemples", mais plutôt les grosses blagues bien grasses et les situations scabreuses ! Et bien qu'il cachât soigneusement cette prédilection, nul doute que les "Satires", souvent assez crues, du brave Horace le réjouissaient davantage que les gracieuses églogues du doux Virgile, que son Énéide quelque peu boursouflée ou que les précieuses Métamorphoses de l'infortuné Ovide… Notez que je ne lui jette pas la pierre puisqu'en l'occurrence, je partage les goûts littéraires d'Auguste !

auguste

Je n'ai pas lu le livre de Lucien d'Azay (Ovide ou l'amour puni), et je ne connais donc que les deux explications "classiques" du bannissement soudain d'Ovide (en 8 ap. J.-C.) :

  • Ou bien Auguste aurait été exilé le poète à Tomes (auj. Constantza, en Roumanie) pour le punir d'avoir publié son Art d'Aimer, ce recueil dans lequel il suggérait que l'homme et (surtout) la femme pouvaient faire l'amour tut simplement par plaisir (et qu'il existait mille et un moyens d'accroître la jouissance), alors que, de son côté, le Princeps s'échinait à persuader ses concitoyennes que, pour la grandeur de Rome et l'accroissement de l'Empire, il était de leur devoir de se contenir et de se cantonner dans leur rôle traditionnel de dignes matrones, peut-être frigides, mais d'abord fécondes.
  • Ou bien Auguste aurait expédié Ovide versifier latin au pays des Sarmates parce qu'il aurait été impliqué dans le scandale provoqué par les adultères répétitifs de la petite-fille du Princeps (Julie la Jeune), qui d'ailleurs fut, elle aussi condamnée à l'exil en 8 ap. J.-C.

Mais naturellement, ces deux raisons peuvent n'en faire qu'une si on suppose qu'Auguste aurait peut-être pu trouver l'Art d'aimer sur la table de nuit de sa dévergondée de petite-fille… D'ailleurs, d'après Ovide lui-même, la raison de son bannissement était double : un "carmen" et une "error". Donc un poème (carmen) - sans doute l'Art d'aimer -, et une erreur, ou une faute, mais qui, précise-t-il n'était pas un vrai crime (scelus).

2. Le surnom donné à Octave, Augustus, littéralement "celui qui lit les augures" et est donc relié aux dieux et favorisé par eux, est contemporain du "surnom" que l'on va donner quelques années plus tard à Jésus de Nazareth, né sous le règne d'Auguste, puisque Christ vient de "charis" en grec (charismatique), c'est-à-dire celui qui a la faveur (des dieux).

RÉPONSE :

Vous avez raison quand vous soulignez qu'en gros, "Auguste" et "Christ" ont une signification assez proche… Mais sans vouloir polémiquer, je ne suis pas tout à fait d'accord avec le rapprochement que vous faites entre le mot grec "charis" (= grâce) et le mot "christ". Si j'en crois mon dictionnaire étymologique (car mes connaissances en grec sont à peu près nulles), "Christ" est emprunté au grec "Kristos" qui tente de traduire l'hébreu "Masiah" (= "Messie", c'est-à-dire "oint", ou plus prosaïquement, "quelqu'un a qui l'on a versé de l'huile sur la tête"). Toujours, toujours selon mon dico, la forme grecque "kristos" (ou "krestos") vient du verbe grec "khriein", qui signifie "frotter, enduire, oindre d'huile" (après le bain, pour les funérailles, pour une consécration).

Cela dit, et comme je vous l'ai signalé d'emblée, vous avez raison : les significations de l'adjectif latin augustus (= sacré, favori des dieux) et du mot grec Kristos (dans son sens judéo-chrétien : oint de Dieu, consacré par Dieu) sont proches.

nav vox - emp

 

6 Mars 2003

Marc a écrit : 

(Réaction au courrier de Bertrand - 21 Février 2003 : Clic !)

Richesse et montants monétaires.

Notons d'abord que le problème est différent selon que vous voulez évaluer le prix d'une chose ou, comme dans l'exemple, la fortune de quelqu'un. En effet, cette dernière représente beaucoup plus que du pouvoir d'achat. Elle constitue une source de pouvoir. De plus, je suppose, on ne parle pas ici du revenu mais bien de la fortune, laquelle est à l'époque encore très dépendante des possessions terriennes. Donc le calcul basé sur la valeur de l'or me semble non pertinent. Enfin, la distribution des revenus n'a rien à voir avec celle d'aujourd'hui. Pour comparer, il faudrait donc analyser en profondeur les sources de richesse et de pouvoir dans les deux sociétés comparées, les moyens pour un individu ou une famille d'accroître l'une et l'autre, et cibler les gens d'aujourd'hui qui, ceteris paribus, atteindraient les niveaux sociaux propres à la société romaine.

Quant au prix des choses, je pense en effet que le "prix de l'or" n'est pas du tout une bonne indication. D'autant moins aujourd'hui, où la valeur de l'or n'est plus que d'ordre financier/spéculatif. C'est comme si on utilisait le prix d'un Van Gogh pour comparer les prix en 1900 et en 2000. (En théorie économique, on distinguait trois rôles à la monnaie : transaction, étalon de mesure et réserve. L'or a perdu les deux premières).

Il faut, sans doute, retrouver le pouvoir d'achat d'un sesterce, d'un as, d'un talent. Mais bien sûr la valeur relative des choses est complètement différente (en particulier la valeur du terrain et de l'immobilier, en comparaison avec les denrées de base). Que dire alors de tous ces biens qui nous sont aujourd'hui "indispensables" dans un budget ménager et que les Romains ignoraient : voiture, ordinateur, vacances, etc. Ou l'inverse : que coûte aujourd'hui un esclave ? Est-ce le prix de la machine à laver ? Reste la solution de se référer, non au prix des choses, mais de leur valeur en termes marxistes. Un coût, c'est ce qu'on "sacrifie". La mesure la plus proche est en termes de temps, à savoir de salaire pour telle ou telle catégorie de population. La méthode marche bien pour comparer des valeurs entre pays actuels, tous tributaires d'une économie industrielle et de marché. Mais Rome est une société agricole, je ne suis pas sûr que la comparaison tienne.

70 générations…

Il y a en effet moins de différence entre le monde antique et l'Europe napoléonienne qu'entre celle-ci et le monde en 1960. C'est l'industrialisation qui change tout, au plan matériel et économique. Au plan des idées, franchement, croyez-vous qu'un empereur romain ne se reconnaîtrait pas dans Bush ? Quand les femmes ont-elles "reçu" le droit de posséder un compte en banque en Belgique : 1960, 1970 ?

Mais surtout, il ne faut pas croire que 70 générations c'est peu. Rien que d'un point de vue génétique, on a affaire à l'ordre de 1.000.000.000.000.000.000.000 (mille milliards de milliards) de croisements chromosomiques père-mère. La progression n'est pas linéaire, elle est exponentielle. Multipliez par le nombre d'individus concernés. Alors vous pensez bien, les "croisements" d'idées et de mentalités… Petit test : combien connaissez-vous de personnes qui aient conservé les mêmes idées (politiques, philosophiques, scientifiques) à 20 ans, 40 ans, 60 ans, 80 ans ?

RÉPONSE :

Le petit calcul de mon correspondant du mois dernier (Clic !), par lequel celui-ci tentait d'estimer la valeur actuelle d'un sesterce, était surtout un clin d'œil ainsi qu'une invitation à d'autres réflexions. Et les vôtres me paraissent très pertinentes. Toutefois, je crains bien que, comme vous le sous-entendez, il soit presque impossible d'obtenir une estimation fiable de la valeur actuelle des monnaies antiques… Mais il est vrai que je ne connais vraiment pas grand-chose en matière d'économie de finances (qu'elles soient modernes ou, a fortiori, anciennes).

En ce qui concerne votre seconde remarque, évidemment, vu comme ça, on pourrait plutôt s'étonner qu'avec tous ces milliards de milliards de milliards de transferts chromosomiques qui nous séparent des anciens Romains, ceux-ci nous ressemblent à nous, "homo sapiens sapiens" et fiers de l'être, et non aux grenouilles de la mare aux canards !

Je plaisante, bien sûr… Deux mille ans, c'est aussi long au point de vue de l'histoire des civilisations et des idées que (relativement) court en termes d'évolution génétique !

Vous avez également raison quand vous écrivez qu'il est très rare que quelqu'un garde les mêmes idées sa vie durant. L'on connaît même des "conversions" spectaculaires (je sais d'anciens étudiants extrême-gauchistes révolutionnairo-radicaux, maoïstes ou trotskistes rabiques, devenus aujourd'hui des "exploiteurs du peuple", des requins de la finance, des bourreurs de crânes démago-médiatiques de la plus belle eau !).

Cependant, plus j'avance dans mes (modestes) recherches sur Rome, plus je trouve ces anciens Romains proches de nous, et ce malgré l'abîme qui sépare leur civilisation de la nôtre. Pourquoi lit-on encore aujourd'hui avec intérêt, émotion et profit les Annales de Tacite, les Pensées de Marc Aurèle ou le Misopogon de Julien "l'Apostat" ? Et pourquoi les fresques de Pompéi ou les portraits du Fayoum nous touchent-ils tant ? Sans doute parce qu'au-delà de l'intérêt historique de ces œuvres, nous retrouvons beaucoup de nous-mêmes chez ces inconnus ou ces auteurs nous "ressemblent"… Mais j'avoue qu'il ne s'agit là que d'un point de vue très subjectif.

nav vox - emp

 

 

9 Mars 2003

J. Audibert (site Civitas-fr.com) a écrit : 

Vous qui avez apprécié les romans de Steven Saylor, connaissez-vous les romans policiers historiques d'Anne de Leseleuc (voir ici : Clic !) qui met en scène un avocat du temps de Vespasien ?

RÉPONSE :

Hélas non, je n'ai pas encore eu le plaisir de lire les enquêtes de Marcus Aper. À vrai dire, j'ignorais même jusqu'à l'existence de ces livres !… Mais, heureusement, grâce à vous (et à ma diligente libraire), cette lacune va être rapidement comblée.

Livre de Leseleuc

nav vox - emp

 

10 Mars 2003

Jacques a écrit : 

Je tenais à vous informer brièvement sur le contenu de Mémoires d'un Romain, que je suis enfin parvenu, grâce à vous, à me procurer.

Il s'agit effectivement, tel dans mon souvenir, d'un ensemble de papyrus retrouvés dans une villa de Herculanum vers 1870, qui ont été patiemment restaurés par l'auteur Paul Bory (ils tombaient en poussière dès qu'on les touchait, il a dû mettre au point un système raffiné lui permettant d'éviter ça)

Ce qui est magnifique, c'est d'entrer dans le quotidien de Lentullus qui a connu successivement les empereurs Claude, Néron, Vitellius et Vespasien. On croit deviner qu'il s'agissait d'un personnage haut placé, proche du pouvoir, qui serait tombé en disgrâce. Toutefois, même s'il a quitté Rome pour s'établir à Stabies, il lui arrive encore de fréquenter la cour des Césars puis, plus tard, d'en avoir des nouvelles par l'intermédiaire de son fils Bibulus, lui-même admis au sein des intimes des princes de Rome.

Lentulus s'exprime sur les esclaves, sur les Nazaréens (une secte sans avenir selon lui…), sur les femmes, sur cette mode toute grecque qui le fait bondir (les jeunes parlent à moitié latin, à moitié grec, on ne les comprend plus), sur les importations massives de blé égyptien qui font que les paysans romains ne travaillent plus la terre. Du roman Satyricon que tout le monde a lu soit clandestinement soit publiquement, un écrit rempli de personnages réels mais que Pétrone n'a écrit que pour mieux flatter son maître Néron… Sur les aqueducs réalisés par Claude et les longs voyages de l'empereur et sa suite qui affament toutes les régions qu'ils traversent à cause de leurs énormes besoins.

On apprend aussi force détails sur la vie et les méfaits d'Agrippine, puis de son assassinat par son fils Néron, les goûts de ce dernier pour le chant et la comédie qui le rend ridicule à ses yeux, sur sa fin aussi, assisté par son propre fils Bibulus.

Bref, ce document est une pure merveille, de cette histoire qu'on voudrait qu'on nous enseigne enfant, en lieu et place des dates historiques.

Au vu de l'intérêt que vous portez à la Rome impériale, je ne puis que vous conseiller de vous procurer ce sublime bouquin, tout empli de détails que l'Histoire ne nous apprend pas. On a le sentiment de vivre en direct les années 43 à 69 de notre ère, avec tous les doutes, les questionnements que se pose ce patricien, des interrogations dont l'Histoire nous donnera bien plus tard certaines réponses.

RÉPONSE :

C'est vraiment très sympathique d'avoir pensé à partager avec moi votre enthousiasme pour ce livre qui avait bercé vos jeunes années.

Tout cela paraît en effet très intéressant. Je ne manquerai pas d'acquérir ce bouquin, si je le dégote un jour chez un bouquiniste.

Risquerai-je de vous enlever quelques illusions ? J'ai bien peur que cette histoire de manuscrit émietté, retrouvé dans les décombres volcaniques d'une villa d'Herculanum et restauré à grand-peine par l'auteur, ne soit qu'une fable de Paul Bory. Bref, elles ont toutes les chances d'être apocryphes, les Mémoires de ce Romain Lentulus, ex-courtisan de Claude, Néron, Vitellius et Vespasien !… Mais leur caractère "moderne" ne remet dans doute pas cause leur intérêt documentaire ; il n'y a certes pas là de quoi souiller la patine de ce beau souvenir d'enfance.

nav vox - emp

 

11 Mars 2003

Maryline a écrit : 

J'ai lu sur votre site la page sur Néron, et en particulier le passage qui traite de l'incendie de Rome et de la persécution des Chrétiens.

Je me demandais : quels textes prouvent que la première période des persécutions chrétiennes eut lieu de 64 à 68 après J.-C., à part les célèbres pages de Tacite ? Existe-il d'autres sources historiques traitant de ces premières persécutions ?

D'autre part, savez-vous dans quels textes je pourrais trouver le récit du martyre de saint Pierre ?

Merci pour votre réponse qui, je l'espère, pourra m'éclairer sur ce sujet.

RÉPONSE :

À ma connaissance, les deux seuls auteurs "païens" de l'Antiquité qui évoquèrent la "Persécution" de Néron furent Tacite et Suétone. Cependant, comme je l'ai signalé dans la notice biographique consacrée à cet empereur (Clic !), l'authenticité de ces deux textes est controversée - le récit de Tacite étant toutefois moins grossièrement interpolé que celui de Suétone.

Du reste, seuls les auteurs chrétiens évoquent les persécutions ; les écrivains païens, eux, n'en parlent jamais. Un silence bien étrange qui ne peut guère s'expliquer que de deux façons : soit les autorités romaines n'ont jamais persécuté les Chrétiens (ce qui est faux) ; soit - et c'est mon avis - la censure chrétienne, très active après le "Triomphe de la Croix", est passée par là. Or, si les ciseaux des censeurs chrétiens mutilèrent ces récits, c'est sans doute que ceux-ci n'étaient pas conformes avec la respectabilité dont l'Église voulait désormais se parer. Probablement les premiers Chrétiens y étaient-ils décrits, au mieux comme de pauvres illuminés corrompus par une secte nuisible, au pire comme d'impénitents rebelles, du gibier de potence, de croix ou de lions. C'est d'ailleurs ainsi que les dépeint Pline le Jeune dans la célèbre correspondance avec l'empereur Trajan qui constitue, en fait, le premier document "authentique" sur les relations entre l'Église naissante et le pouvoir romain. Chez ce magistrat romain, alors gouverneur de Bithynie, les accusés qui confessent leur appartenance au christianisme (et Pline leur répéter cet aveu à trois reprises, tant il est incroyable) doivent, du seul fait de cet aveu, être considérés comme des rebelles opiniâtres et dangereux et punis en conséquence.

D'après mes renseignements, la première mention du martyre de saint Pierre (prétendument crucifié à Rome, la tête en bas par respect envers la crucifixion de son maître, le Christ) se trouve dans le Scorpiaque (XV, 4) de Tertullien, bouillant polémiste chrétien du début du IIIe siècle. (Traduction anglaise de ce texte, voyez le site tertullian.org : Clic !).

Le récit de ce martyre se trouve aussi dans les Actes de Pierre, un apocryphe chrétien composé sans doute vers la fin du IIe ou le début du IIIe siècle. On y voit l'apôtre Pierre réclamer - comme de bien entendu - d'être crucifié à l'envers, puis se lancer dans une verbeuse justification de cette exigence : il se compare au premier homme, Adam, qui fut "retenu la tête en bas" (?) et qui, de la sorte, confondant sa gauche et sa droite, jugea bon ce qui était mauvais et mauvais ce qui était bon. Il y compare aussi la Croix à la Parole de Dieu, la traverse de cette Croix à la nature humaine, et le clou qui maintient ces deux bouts de bois ensemble, à la conversion et au repentir de l'homme.

On en viendrait presque à pardonner aux Romains d'avoir exécuté un saint si bavard et si confus !…

"Mais pourquoi donc saint Pierre fut-il crucifié la tête en bas ?" me demanderez-vous.

Dans son excellent roman Néropolis, Hubert Monteilhet émet une intelligente hypothèse à ce sujet. Bien que cet extrait soit un peu long, je ne puis résister au plaisir de vous citer in extenso ce texte plein d'ironie malicieuse. Monteilhet y met en scène le grand saint Pierre, qui attend son exécution "dans le couloir de la mort", et Kaeso, un jeune Romain; le héros du roman :

Kaeso dit à Pierre :

« Tu as affreusement peur, n'est-ce pas ?
- Qui n'aurait pas peur à ma place
- Je crois que tu as plus peur qu'un autre. Mais tu as de bonnes excuses. On t'a annoncé depuis longtemps que tu partagerais le sort de Jésus, dont le coq te fait sursauter chaque matin. Il y a de quoi vous miner le tempérament. Et de plus, hélas, tu es douillet. Plus précisément, tu supportes plus mal l'appréhension de la souffrance que la souffrance elle-même.
- Oui, oui, c'est tout à fait cela ! J'envie ton sang-froid de gladiateur.
- Il faut réagir !
- Mais comment ?
- Tu dois justement préparer ta crucifixion comme les gladiateurs préparent leur combat. J'ai été, comme tu le sais, gladiateur un moment, et, quand j'étais gamin, j'ai observé pas mal de crucifiés en train de se tortiller. Je puis donc te conseiller au mieux.
- Je t'écoute.
- Tu dois te dire d'abord : "J'ai signé un contrat. Je n'échapperai pas à la rencontre avec la mort."
- Oui.
- Tu dois te dire ensuite : "Quelle que soit l'épreuve, elle me paraîtra plus ou moins longue, mais elle sera en fait très limitée dans le temps."
- Oui.
- Tu auras encore pour toi que, dans les grandes émotions de l'amour ou de la mort, le temps s'arrête. Les instants cessent de se succéder. Insensible à ce qui précède ou à ce qui suit, tu ne souffriras qu'un instant.
- Le grec que tu emploies ne m'est pas familier, mais je saisis ton idée. Quand Jésus s'est transfiguré, le temps s'est arrêté aussi, et je ne saurais dire quelle fut la durée de l'apparition.
- Excellente analogie ! Tu seras transfiguré par ta souffrance et le sable cessera de couler dans le sablier. Un siècle te sera comme un clin d'œil.
- Je préfère quand même le clin d'œil. »

livre neropolis

Kaeso rit de bon cœur et poursuivit :

« Pour plus de sûreté, tu dois enfin connaître la bonne technique.
- N'est-ce point l'affaire du bourreau ?
- C'est aussi l'affaire du crucifié. »

Kaeso expliqua en détail à Pierre quel était le mécanisme de la mort par crucifixion, avec ses alternances de positions hautes, où le crucifié aspirait, et de positions basses, où il s'asphyxiait…

st pierre

« Je savais déjà cela. Comme tout le monde, je pense. Et alors ?
- Au champ " Sestertium ", reprit Kaeso, j'ai constaté autrefois une différence de comportement entre les esclaves de la Ville, qui ne s'étaient jamais préparés à mourir de cette façon, et les bandits de grand chemin, qui avaient prévu comme toi, longtemps à l'avance, qu'ils finiraient sur la croix. L'esclave se dressait sur ses pieds cloués pour trouver un peu d'air, par ce mouvement instinctif qui rattache à la vie les plus infortunés des hommes, et, s'il était aussi vigoureux que toi, son agonie se prolongeait en conséquence. Alors que le brigand, avec un regard de haine pour les soldats, pour les badauds, pour les enfants curieux, qu'il n'hésitait pas à priver de leur dû, se contractait et luttait de toutes ses forces contre le mouvement ascendant commandé par la nature. À tel point que certains bourreaux consciencieux, vexés de cette triche insolente, piquaient de la pointe de la lance ces individus crispés en position basse pour les exciter à respirer un bon coup. Le crucifié qui parvient à maîtriser ses élans mais il y faut beaucoup de volonté - meurt très vite.
- Ce n'est pas ce qu'a fait jésus, qui était pourtant grand et vigoureux.
- Jésus en croix avait encore des choses à dire, et il ne pouvait les dire qu'en se redressant.
- Si le bon larron avait appliqué cette technique de brigand endurci, il serait peut-être mort avant d'avoir fait pénitence.
- Tu as fait pénitence depuis assez longtemps !
- Pour des fautes comme les miennes...
- Alors, je vais te donner un autre truc, qui ne saurait être assimilé à un suicide, et qui est également efficace. À moins que tu ne veuilles souffrir à tout prix le plus possible ?
- Je suis trop humble pour une telle outrecuidance.
- C'est là une humilité qui fait honneur à ton bon sens !
« Quand le condamné est amené, sa traverse sur le dos, au champ de supplice où les poteaux l'attendent, le truc ne marche pas. Mais il nous est revenu que l'on crucifiait en guise d'éclairage public à travers le Champ de Mars et les jardins de Néron, et jusque sur la " spina " du Cirque Vatican, qui, de chaque côté de l'obélisque, est un endroit sablé. De plus, il y a chaque soir beaucoup de monde à crucifier, et les soldats pressés n'ont pas le choix de l'emplacement, puisque Néron, qui est artiste, recherche un effet lumineux, ordonné et décoratif…
- Où veux-tu en venir ?
- Quand les soldats ont affaire à un sol meuble, où il faudrait enfoncer très profondément les poteaux pour qu'ils ne risquent pas de s'effondrer, il est d'usage de placer la traverse à une assez faible hauteur au-dessus du sol, et orientée de telle manière que l'une des branches pointe du côté où la croix paraît avoir tendance à verser. La stabilité est alors maximale et le patient est crucifié la tête en bas. L'asphyxie est de la sorte très rapide. Dans toute la mesure du possible, essaie donc de manœuvrer pour être crucifié ainsi. Il y aura peut-être quelques vertueux chrétiens parmi les bourreaux. Au besoin, essaie de changer de place avec un naïf… »

Pierre rit à son tour...

« Ce serait un mauvais service à lui rendre ! Mais il y a déjà en effet des chrétiens parmi les soldats, qui n'ont peut-être pas encore été dénoncés.
- Je te le souhaite. Mieux vaut brûler mort que vif. Et les chrétiens pourront toujours raconter que tu t'es fait crucifier la tête en bas par humilité…
« Je vois à ton sourire que l'hypothèse te plaît. Tu devais déjà avoir ce sourire-là, quand - avant de rencontrer Jésus, bien sûr! - tu vendais aux orgueilleux Pharisiens du poisson pas frais. »

(Hubert Monteilhet, Néropolis, Éditions Julliard, 1984).

nav vox - emp

 

11 Mars 2003

Jdecl a écrit : 

De quand peut-on dater la barbarisation de l'armée romaine ? On pourrait la faire remonter à l'édit de Caracalla de 212, accordant à tout habitant de l'Empire la citoyenneté romaine ce qui provoqua sans doute l'arrivée massive dans les légions de guerriers non-latins (bien que romanisés).

Cependant, la barbarisation des légions est réputée marquer le recul de l'efficience militaire et tactique des légions. Or ces légions composées pour une part croissante de celtes ou autres peuplades exotiques après cet édit n'ont jamais failli à leur mission de défense des frontières de l'Empire sous Maximin le Thrace, Aurélien, Probus ou encore sous les tétrarques…

Ne faudrait donc-il pas dater la barbarisation des légions plus tardivement ? Comment expliquer le passage des légions semi-barbarisées mais efficaces du IIIe siècle aux "légions" (méritaient-elles ce nom glorieux ?) du désastreux V siècle ?

Le christianisme, en dégoûtant les citoyens de tout sens civique, joua-il un rôle dans ce processus ? La robe de bure était au Ve siècle bien plus populaire que la vie des camps pour les citoyens.

Sans rentrer dans des considérations trop théologiques, le christianisme ne prôna guère que la passivité et le fatalisme face à l'adversité, alors que les religions païennes dont le très populaire Mithra chez les légionnaires, mettaient bien plus l'accent sur le courage.

Cela contribua-il à modifier la composition des légions, dès lors composées de barbares se comportant comme tels et faisant fi du sens tactique et de la discipline de leurs prédécesseurs ?

RÉPONSE :

Très intéressantes, vos remarques sur la "barbarisation" de l'armée romaine. Cependant, d'après ce que j'en sais, la plupart des historiens modernes ne relient pas ce phénomène au triomphe du christianisme. Selon eux, l'intégration massive de contingents "barbares" commença à l'époque de la Tétrarchie (fin du IIIe, début du IVe siècle) quand des peuples "barbares", de plus en plus nombreux, furent autorisés à s'établir à l'intérieur de l'Empire en tant que "Lètes". Ces peuplades, devaient non seulement cultiver et défendre les terres qui leur étaient allouées, mais étaient aussi tenus de fournir des soldats aux légions romaines.

D'autre part, les grands propriétaires fonciers romains, qui devaient également fournir des recrues (au pro rata de l'étendue de leurs propriétés foncières) préféraient envoyer à l'armée des prisonniers de guerre "barbares" qui avaient été déportés chez eux plutôt que leurs braves colons "romains".

Ensuite, et dans un deuxième temps seulement, d'importants contingents de barbares libres furent admis dans l'armée romaine en tant que "fédérés". Ceux-ci restèrent d'abord sous commandement romain, mais cette situation évolua rapidement, et dès le règne de Constance II (337 - 361), de nombreux barbares purent accéder aux plus hautes fonctions de l'état-major romain. À la fin du IVe siècle, le commandement militaire était presque entièrement barbarisé.

Mais, bien sûr, tout cela n'explique pas pourquoi il était nécessaire d'engager tant de barbares. Les Romains du "Bas-Empire" avaient-ils perdu toute ardeur combative ? Ou bien l'Empire connut-il un recul démographique tel que ses citoyens n'étaient plus suffisamment nombreux pour assurer sa défense ?

Il y a peut-être un peu de toute cela, mais, à mon avis, l'explication du recours systématique aux contingents barbares doit surtout être recherchée du côté de la politique fiscale de l'Empire romain tardif.

En effet, l'État romain d'après Dioclétien était surtout une gigantesque "machine à faire du fric sur le dos des citoyens". La perception efficace de l'impôt était devenue obsessionnelle : les "corporations" assuraient la perception des montants dus par les artisans (obligatoirement) affiliés et en étaient responsables aux yeux du fisc ; les magistrats urbains devaient avancer sur fonds propres l'argent dû au fisc…. et, en échange du versement anticipé de l'impôt, les gros propriétaires fonciers avaient obtenu que leurs tenanciers soient désormais attachés à la glèbe, comme le seront plus tard les serfs du Moyen Age.

Dans une telle société immobile, "bloquée", où, pour d'impérieuses (et impériales) raisons fiscales, la majorité des citoyens étaient attachés ad vitam æternam qui à son atelier, qui à sa ville, qui à son lopin de terre, comment recruter des soldats susceptibles de tout plaquer du jour au lendemain pour aller combattre aux quatre coins de l'Empire ? Sauf en compromettant la perception des précieuses recettes fiscales, c'était impossible ! Aussi les dirigeants romains furent-ils contraints de recruter de plus en plus fréquemment des "barbares" - et de les payer (de plus en plus cher) avec l'argent "sué" par des citoyens pressurés comme citrons - pour défendre un état de plus en plus menacé. Une politique à courte vue… et suicidaire !

Un autre phénomène a pu également contraindre l'Empire à de si dangereux recrutements : la répugnance des soldats romains à quitter leur province d'origine pour aller combattre sur un autre front, surtout si leur secteur était lui aussi menacé. Voyez par exemple ce que se passa à Lutèce en 360 (voir ici : Clic !) quand les soldats gaulois refusèrent d'obtempérer aux ordres de l'empereur Constance II et d'aller combattre sur le front oriental. Ne voulant abandonner la Gaule que le "César" Julien venait pourtant de sécuriser en repoussant les Francs et les Alamans au-delà du Rhin, ils se mutinèrent et contraignirent presque leur chef à ceindre la couronne.

Voyant cela, comment s'étonner que Constance II favorisa le recrutement de contingents barbares et confia même à leurs chefs de hautes fonctions militaires !

Cela dit, je suis néanmoins d'accord avec vous : le défaitisme des chrétiens a certainement joué un certain rôle dans l'affaiblissement de l'armée romaine. Même si elles sont en bonne partie légendaires, les "mutineries" du genre de celle de saint Maurice et de sa "légion thébaine" (voir ici : Clic !) sont symptomatiques du manque de loyauté des légionnaires chrétiens. L'assassinat probable de l'empereur Julien dit "l'Apostat" par un soldat chrétien (voir ici : Clic !) en est une autre, et non des moindres…

Jdecl réécrit : 

Merci pour cette réponse très instructive.

Bien que la relation était indirecte, je suis totalement passé à côté d'une explication fiscale du problème. Finalement, peut-on en conclure que Rome sous traita littéralement sa défense au Ve siècle en recourant à ce qu'il conviendrait d'appeler des mercenaires ?

En effet, la barbarisation de l'armée romaine me fait penser à l'antique Carthage, puissance commerçante qui engageait des mercenaires pour ses guerres, et qui finalement se retourneront contre elle à la fin de la première guerre punique…

RÉPONSE :

… À cela près que les "mercenaires" de la Guerre inexpiable furent vaincus par Carthage, tandis que les Barbares ostrogoths, wisigoths, vandales, suèves, et tutti quanti, eurent raison de Rome et de son Empire !

Je suis ravi que cette explication de la barbarisation massive de l'armée par la "rage taxatoire" du fisc romain vous ait intéressée. Mais ce n'est évidemment qu'une hypothèse de ma part ! Je crois ne l'avoir lue nulle part… Mais il est vrai que je ne suis pas spécialiste en cette matière (ni en bien d'autres d'ailleurs !).

Vous avez raison quand vous écrivez que l'armée romaine du "Bas-Empire" était presque exclusivement composée de mercenaires. Cependant, pour être tout à fait exact, il vaudrait sans doute mieux préciser qu'il s'agissait de "mercenaires barbares". En effet, depuis la fin de la République (Ier siècle av. J.-C.) tous les soldats romains étaient payés. En outre, dès le début de l'Empire, l'énorme majorité des soldats provenait de régions nouvellement conquises par Rome (Gaule, Germanie, Balkans), qui n'étaient "romaines" que très superficiellement - la carrière militaire étant, avant l'Édit de Caracalla, un moyen d'acquérir la précieuse citoyenneté romaine. Tous ces légionnaires des Ier et IIe siècles, qui étaient des pérégrins (non-citoyens) et qui monnayaient leurs services, étaient donc, stricto sensu, des "mercenaires". Mais je ne suis pas sûr qu'ils auraient apprécié cette dénomination !…

nav vox - emp

 

nav vox populi