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Mars 2002 (page 2/3)

Sommaire du mois de Mars : Clic !

10 Mars 2002

François a écrit :

Je viens de relire la bio de Julien de Benoist-Méchin, et je dois dire que je ne parviens toujours pas à cerner le personnage car le livre de Benoist-Méchin est remarquable par son style et sa langue, son analyse de l'Empire et sa description de l'époque, mais j ai l'impression que l'auteur est trop attache a son héros pour être totalement objectif

Pouvez-vous me dire ce que vous en pensez de Julien et de Benoist-Méchin

RÉPONSE :

"Je n'aime pas ce livre qui fait l'apologie du paganisme !" Voilà ce que disait ma vieille maman, bonne catholique, à propos de Julien ou le rêve calciné de Benoist-Méchin. Quant à moi, j'aime beaucoup ce bouquin, mais dois néanmoins reconnaître que ma très sainte mère n'avait pas tout à fait tort : il y a là-dedans un évident parti-pris "païen"… ou anti-chrétien, si vous préférez.

En réalité, je ne considère pas tout à fait le livre de Benoist-Méchin comme un vrai travail historique, mais comme une tentative de reconstruction psychologique du personnage de Julien dit l'Apostat. Or, qui dit "reconstruction psychologique" dit interprétation subjective. C'est pourquoi apparaissent nécessairement dans ce livre certains thèmes récurrents chez Benoist-Méchin (qui fut, s'il m'en souvient, un ministre du maréchal Pétain) : sympathie à l'égard des autocrates, goût de l'ordre établi, fascination de l'armée, indulgence à l'égard du colonialisme, chauvinisme français frisant le nationalisme, et, peut-être, une certaine tendance "néo-païenne"… Ce qui n'enlève pourtant rien à la qualité littéraire de cette œuvre, car s'il faut bien reconnaître une chose, c'est que ces écrivains de droite (voire de droite extrême) du siècle passé savaient se servir d'une plume ! Il faut simplement lire leurs bouquins en connaissance de cause, avec toutes les réserves mentales nécessaires, ou si vous préférez, "avec bons verres correcteurs" !

Cela dit, ne vous étonnez pas de n'avoir pu "cerner le personnage" de Julien l'Apostat : la plupart de ses contemporains n'y arrivaient probablement pas non plus ! Lors de votre lecture du Julien de Benoist-Méchin, vous avez sans doute noté l'incompréhension des citoyens raffinés d'Antioche devant ce souverain barbu, hirsute, rugueux, qui se piquait de philosophie tout en jouant au soldat. Mais les Antiochéens ne furent probablement pas les seuls à ne rien comprendre à Julien : bien des militaires le prirent pour stratège d'opérette, les intellectuels ne virent en lui qu'un dilettante ; les politiciens, un dangereux idéaliste ; les courtisans, un hypocrite de la pire espèce ; les païens le considérèrent comme illuminé nostalgique ; les "mages" farfelus qui gravitaient autour de Julien ne virent en lui qu'un un pigeon naïf et superstitieux qu'il fallait plumer ; et, enfin, les chrétiens le regardèrent comme l'"apostat", l'impie, la bête immonde, le persécuteur ultime !

Conséquence de toutes ces incompréhensions cumulées : Julien fut l'un des personnages les plus injuriés, les plus calomniés de toute l'histoire romaine, et il est bien difficile aujourd'hui, même pour un spécialiste, de retrouver la vérité du personnage au milieu de toute cette boue.

Rien que pour le fun, je ne puis résister au plaisir de vous citer un court extrait d'un vieux livre de propagande chrétienne du début du XXe siècle. Vous verrez ainsi que si Benoist-Méchin a une légère tendance à être trop favorable à Julien, c'est peut-être pour faire contrepoids aux exagérations de l'autre bord. Voici ce texte ébouriffant :

U

Julien dit l'Apostat

: "Julien se croyait un théurge. Fanatique et convaincu, il se pensait vraiment en rapports quotidiens avec les dieux qu'il invoquait depuis son initiation aux mystères d'Éleusis, par l'hiérophante Maxime. La nuit, dans ses palais, à Vienne, à Lutèce, à Sirmium, à Constantinople, à Antioche, il s'enfermait avec le sacrificateur égyptien Oronte. Là, à la clarté funèbre d'une torche, on plongeait le couteau sacré dans le cœur d'un enfant, d'une jeune fille, d'un chrétien, on disséquait leurs membres palpitants pour évoquer les esprits dans la vapeur du sang, et recueillir des présages horribles. Une nuit, pendant un de ces affreux sacrifices, Julien s'était vu tout à coup entouré d'apparitions fantastiques qui le pressaient de toutes parts avec des bruits houleux, dans les tourbillons d'une fétide et sulfureuse vapeur. La peur glaça le cœur de Julien qui, se rappelant la foi qu'il avait quittée, traça sur lui le signe victorieux de la croix. Aussitôt toute la fantasmagorie disparut." (L. Le Leu, le Triomphe de la Croix, Éditions Casterman, Tournai, 1909)

… Et il y a une trentaine de pages de la même verve.

Vous voyez qu'une certaine "réhabilitation" de Julien était sans doute nécessaire tant on vient de loin ! Mais il ne faut cependant pas tomber dans l'excès contraire, dans l'hagiographie qui ferait Julien un genre de "saint païen". C'est ce que je me suis efforcé de faire, en dépit de la sympathie que j'éprouve pour le personnage, dans la notice que je lui ai consacrée (Clic !).

Pour terminer, voici les titres de quelques livres qui pourront peut-être un peu servir de correctif aux assertions parfois un peu trop complaisantes de Benoist-Méchin :

  • Lucien JERPHAGNON, Julien dit l'Apostat, histoire naturelle d'une famille sous le Bas-empire, Éditions du Seuil, Paris, 1986.
  • Claude FOUQUET, Julien, la mort du monde antique, Les Belles Lettres, Paris, 1985.

julien en enfer

Et enfin :

  • Gore VIDAL, Julien (roman), Julliard / L'Age d'Homme, 1987. (Un livre abondamment utilisé par Benoist-Méchin).

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13 Mars 2002

Webmaster écrit :

Je suis le webmestre du site polyptote.net. Une page est dédiée à la Civilisation romaine. Il s'agit d'un cours pour les non-latinistes et non-spécialistes. Ce cours est loin d'être exhaustif, faute de temps, vous pouvez l'imaginer. Néanmoins, je mets à jour le site chaque semaine, suite au cours que nous avons le mercredi.

Le professeur a le projet d'étudier jusqu'en juin :

  • Tableau de la civilisation romaine au début de l'empire
  • Le principat
  • La société romaine
  • La religion
  • L'empire romain
  • Le Haut Empire
  • La crise de l'empire
  • 'Antiquité tardive
site polyptote

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14 Mars 2002

Jérôme a écrit :  

Dans votre biographie sur Hadrien vous dites à propos du complot de Nigrinus, je cite : "Seul un complot, tramé par quatre sénateurs aussi séditieux qu'ambitieux vint menacer la paix intérieure de l'Empire. Cette tentative de coup d'état sénatorial fut réprimée rapidement et brutalement… ce qui servit aussi d'avertissement salutaire et prophylactique à un Sénat toujours prêt à contester les prérogatives impériales."

Ne pensez-vous pas (vous pourriez sûrement m'éclairer car je dois faire un travail sur les services secrets à Rome sous Hadrien) qu'il s'agirait peut-être d'un prétexte afin d'éliminer des personnes gênant l'empereur ? Car le meurtre de ces quatre personnes s'est opéré dans des lieux tout à fait différents. Les quatre sénateurs se trouvant à des endroits différents. Si ces sénateurs avaient vraiment fait un coup d'état, ne seraient-ils pas restés ensemble ?

RÉPONSE :

Je dois vous l'avouer, quand j'ai rédigé ma notice sur Hadrien, cette "affaire Nigrinus et consorts" ne m'avait pas perturbé outre mesure. J'avais simplement suivi le récit de l'Histoire Auguste, souvent assez fantaisiste, mais qui, en ce qui concerne la "Vie d'Hadrien", se fonde, paraît-il, sur des bases historiques assez solides. Or, l'auteur de ce texte - qui se fait appeler Ælius Spartianus, mais qui était en réalité un païen anonyme du début du Ve siècle, presque trois cents ans après Hadrien - parle bien d'un complot. Je cite : "Nigrinus, que pourtant Hadrien avait désigné comme successeur, avait ourdi avec Lusius et beaucoup d'autres un complot pour l'assassiner au cours d'un sacrifice ; l'empereur le déjoua. C'est pourquoi furent mis à mort Palma à Terracine, Celsus à Baies, Nigrinus à Faenza et Lusius pendant un déplacement, tous sur l'ordre du Sénat, mais contre la volonté d'Hadrien, du moins à ce qu'il dit dans son Autobiographie. (…) Il s'excusa également devant le Sénat de ce qui s'était passé et jura qu'il ne punirait jamais un sénateur, sinon sur décision expresse de l'Assemblée". (Histoire Auguste, Vie d'Hadrien, VII, 1 - 4, trad. A. Chastagnol, Éd. Robert Laffont, coll. Bouquins).

hadrien

Suite à votre mail, j'ai quand même été voir, par acquit de conscience, ce que disait une autre source moins tardive, en l'occurrence Dion Cassius (IIIe siècle), à propos de cette sombre histoire. Voici ce que j'ai trouvé : "Bien qu'il régnât avec la plus grande douceur, Hadrien fut pourtant sévèrement critiqué, au début de son règne et à nouveau presque au terme de sa vie, pour le meurtre de plusieurs hommes qui comptaient parmi les meilleurs, et, pour cette raison, il faillit ne pas être élevé au rang des demi-dieux. Ceux qui furent tués au commencement de son règne furent Palma et Celsus, Nigrinus et Lusius ; les deux premiers parce qu'ils qu'ils avaient, disait-on, conspiré contre lui pendant une chasse, et les autres à la suite de certaines plaintes, mais en réalité parce qu'ils avaient une grande influence et parce qu'ils aimaient la richesse et la gloire. Cependant, Hadrien fut si profondément affecté des réactions provoquées par cette affaire qu'il trouva nécessaire de s'en justifier et jura solennellement qu'il n'avait pas ordonné leurs morts". (Dion Cassius, 69, II, 5 - trad. française d'après le texte anglais du site LacusCurtius : Clic !).

…Nous ne sommes pas plus avancés : rumeurs de complot, jalousie, motifs politiques ? Tout ça n'est pas clair !

Les textes antiques ne permettant pas tirer réellement "l'affaire Nigrinus" au clair, examinons un peu ce qu'en dit Marguerite Yourcenar dans ses justement célèbres Mémoires d'Hadrien. Souvent, en l'absence de sources sûres, les romanciers imaginatifs se révèlent plus perspicaces que les historiens poussiéreux !

Comme on pouvait s'y attendre, l'Hadrien de Yourcenar se disculpe de l'assassinat de Nigrinus et consorts. C'est évidemment Hadrien qui parle : "Il (= Lusius, que M. Yourcenar appelle Quiétus) m'invita à une chasse en Mysie, en pleine forêt, et machina savamment un accident dans lequel, avec un peu moins de chance ou d'agilité physique, J'eusse à coup sûr laissé ma vie. Mieux valait paraître ne rien soupçonner, patienter, attendre. Peu de temps plus tard, en Moésie Inférieure, à l'époque où la capitulation des princes sarmates me permettait d'envisager mon retour en Italie pour une date assez prochaine, un échange de dépêches chiffrées avec mon ancien tuteur m'apprit que Quiétus, rentré précipitamment à Rome, venait de s'y aboucher avec Palma. Nos ennemis fortifiaient leurs positions, reformaient leurs troupes. Aucune sécurité n'était possible tant que nous aurions contre nous ces deux hommes. J'écrivis à Attianus (le Préfet du Prétoire) d'agir vite. Ce vieillard frappa comme la foudre. Il outrepassa mes ordres, et me débarrassa d'un seul coup de tout ce qui me restait d'ennemis déclarés. Le même jour, à peu d'heures de distance, Celsus fut exécuté à Baïes, Palma dans sa villa de Terracine, Nigrinus à Faventia sur le seuil de sa maison de plaisance. Quiétus périt en voyage, au sortir d'un conciliabule avec ses complices, sur le marchepied de la voiture qui le ramenait en ville." (Marguerite Yourcenar, Mémoires d'Hadrien, Éd. Gallimard, 1974)

Donc complot de Lusius-Quiétus, conspiration de ces éternels ennemis d'Hadrien qui deviendraient inévitablement des opposants politiques, et surtout ordres d'Hadrien mal interprétés, outrepassés ?…

Ouais !

Dans la suite du texte, l'Hadrien de M. Yourcenar manifeste moins de regrets pour ces exécutions que d'inquiétude pour sa bonne réputation. Il ne pleure pas ses victimes, mais se lamente sur son propre sort : ne risque-t-il pas de passer aux yeux du peuple de Rome pour un monstre cruel et arbitraire comme le furent Néron et Domitien ? Et c'est le Préfet Attianus, l'exécuteur des basses œuvres d'Hadrien, qui lui démontre la nécessité de ces meurtres, qui doit, pour parler un peu scato, "lui mettre le nez dans son caca" : "Il (= Attianus) me demanda posément ce que j'avais compté faire des ennemis du régime. On saurait, s'il le fallait, prouver que ces quatre hommes avaient comploté ma mort ; ils avaient en tout cas intérêt à la faire. Tout passage d'un règne à un autre entraîne ses opérations de nettoyage ; il s'était chargé de celle-ci pour me laisser les mains propres". (Marguerite Yourcenar, Mémoires d'Hadrien).

Bref,, si Hadrien n'a pas ordonné ces exécutions, il les a secrètement souhaitées ; et s'il ne les a pas voulues, il aurait dû : l'intérêt supérieur de son trône, la réalisation de ses objectifs politiques et sa sécurité personnelle exigeaient cette "épuration" que j'ai moi-même qualifiée de "prophylactique". Et qu'importe si Nigrinus et consorts étaient coupables de conspiration, ils auraient pu l'être, et cela suffisait ! Raison d'état !

Maintenant, cette hypothèse d'un demi-complot servant de prétexte à une épuration de cadres du règne précédent est-elle vraie ? Elle me semble en tout cas plausible. Elle expliquerait aussi ces meurtres dans des endroits différents qui vous tracassent tant !

Quant à la responsabilité personnelle d'Hadrien, voici comment le héros de Marguerite Yourcenar lui-même envisage la question : "les esprits honnêtes, les cœurs vertueux se refusèrent à me croire impliqué ; les cyniques supposaient le pire, mais m'en admiraient d'autant plus". (M. Yourcenar, Mémoires d'Hadrien). Des propos bien désabusés : si l'humanité entière n'est composée que d'honnêtes naïfs et de réalistes cyniques, quelle est la valeur de son jugement ?

En réalité, faute de preuves, toutes les options restent ouvertes. La responsabilité d'Hadrien dans cette affaire ne peut être évaluée qu'en fonction de la sympathie que l'on éprouve ou non pour le personnage. Ses admirateurs pourront nier son implication formelle ou le plaindront d'avoir été contraint, légitime défense, de recourir à de telles méthodes. Pour ses ennemis, au contraire, les assassinats de Nigrinus et de ses amis ne constitueront qu'une pièce supplémentaire à verser au dossier déjà bien lourd d'un souverain cruel, pervers et débauché. Sans document probant, c'est simplement une "question de feeling", comme dit la chanson !

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15 Mars 2002

Pierre a écrit :

Avez-vous des informations sur cette famille d'officiers romains francs : les Mérobaudes.

RÉPONSE :

J'ai eu beau farfouiller dans ma documentation et surfer sur le Net, je n'ai trouvé que deux "Mérobaudes". L'un était effectivement un soldat, mais l'autre était un poète. Je ne sais donc si l'on peut réellement parler d'eux comme faisant partie d'une "lignée d'officiers romano-francs".

Le premier Mérobaude (on écrit aussi Mérobaud, Mellobaud ou Mellobaude) est le plus connu. De son nom latin Flavius Merobaudes, ce fut effectivement un brillant général romain d'origine franque. Il vécut dans la deuxième moitié du IVe siècle (mort en 383 ap. J.-C.).

Certains auteurs le présentent comme "le roi des Francs", mais vous n'êtes pas obligé de les croire sur parole ! En fait, il n'était probablement qu'un chef (parmi d'autres) d'une des nombreuses peuplades franques de la rive droite du Rhin. L'historien Ammien Marcellin (fin du IVe siècle) dit de lui qu'il était "très belliqueux" ; acceptons-en l'augure !

Notre Mérobaude servit dans l'armée de Julien l'Apostat, puis dans celle de Valentinien Ier. Il s'y distingua si bien qu'il obtint le grade de "Chef des Domestiques" (= chef de la garde personnelle de l'empereur) puis celui de "magister peditum" (= chef de l'infanterie).

À la mort de Valentinien Ier, Mérobaude fut l'un des principaux instigateurs du complot militaire grâce auquel Valentinien II, le fils cadet de feu Valentinien Ier et qui était âgé de quatre ans seulement, fut proclamé co-empereur alors que Gratien, son frère aîné, avait déjà revêtu la pourpre impériale. Gratien accepta le fait accompli et Mérobaude devint, avec le poète bordelais Ausone, un de ses principaux conseillers et le chef le plus respecté de son armée. En 374, le général "romano-franc" réprima la révolte des Quades (peuple du Haut Danube) puis, en 377, prit une part prépondérante à la victoire de Colmar où les légions de Gratien écrasèrent les Alamans.

Complètement romanisé, Mérobaude eut l'honneur d'être désigné à deux reprises comme consul ordinaire (en 377 avec Gratien et en 383 avec un certain Flavius Saturninus).

Lors de l'usurpation de Maxime, Mérobaude semble - mais c'est loin d'être certain - être resté fidèle à Gratien alors que les autres généraux francs l'avaient déjà trahi. Quoi qu'il en soit, il fut assassiné en 383, peu après son empereur chéri.

Je ne sais pas si le deuxième Mérobaude (Flavius Merobaudes également) était apparenté au premier, En tout cas, lui, c'était un poète qui vivait au milieu du Ve siècle (vers 450 ap. J.-C). On lui doit (entre autres) un "panégyrique" à la gloire d'Aetius, ce général romain qui vainquit les Huns d'Attila à la bataille des Champs Catalauniques (453 ap. J.-C.). C'est à peu près tout ce que j'ai découvert à son sujet.

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19 Mars 2002

R02aude a écrit : 

Je n'ai rien trouvé sur Eutrope, l'historien.

Si vous avez quelque chose à me donner, n'hésitez pas.

RÉPONSE :

Ben oui, vous avez raison : je ne parle pas d'Eutrope ! Le devrais-je ? Eutrope, un sénateur probablement d'origine orientale, fut "maître du bureau de la mémoire" (magister memoriae) de l'empereur Valens (empereur d'Orient entre 364 - 368).C'est alors qu'il occupait cette charge qu'il écrivit un "Abrégé" (Breviarium) d'histoire romaine, depuis la fondation de Rome jusqu'à la mort de l'empereur Jovien (364).

Que dire de plus ?

Un dictionnaire que j'ai consulté affirme que le Breviarium d'Eutrope est "concis, bien équilibré et impartial". Grand bien lui fasse… car, je dois bien l'avouer, cet historien n'avait guère retenu mon attention jusqu'ici : à première vue, son "Abrégé d'Histoire romaine" ne m'avait pas paru fondamentalement plus original, plus intéressant ni plus pertinent que ceux de ses presque contemporains Aurelius Victor ou Festus. À ce qu'il me semblait, les spécialistes d'histoire romaine et de littérature latine s'intéressaient moins à l'œuvre d'Eutrope elle-même qu'à à la façon dont son Bréviaire avait interagi avec les autres "Abrégés" du IVe siècle, ou à la manière dont ce texte avait été utilisé par des historiens plus "importants", comme, par exemple, l'auteur anonyme de l'Histoire Auguste (fin du IVe siècle - début du Ve siècle) ou par le Byzantin Zosime (2e moitié du Ve siècle).Mais naturellement, je peux me tromper et être passé à côté de quelque chose d'essentiel !

Vous trouverez le texte latin du Breviarium d'Eutrope à l'adresse suivante :

  • George Mason University : Clic !

À ma connaissance, il n'existe pas sur Net de traduction (française ou anglaise).

Pour terminer, peut-être deux références bibliographiques qui vous intéresseront (mais, quant à moi, je n'ai pas eu l'occasion de consulter ces livres "de bibliothèque") :

  • W. H. BIRD, Eutropius : Breviarium. Translated with an introduction and commentary, Liverpool, 1993.
  • St. RATTI, les Empereurs romains, d'Auguste à Dioclétien dans le Bréviaire d'Eutrope. Paris, 1996.

Comme vous voyez, tout cela reste fort confidentiel et très très "pointu" !

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20 Mars 2002

Elisa a écrit :

(...) Je recherche aussi l'Édit de Milan en français ?

RÉPONSE :

À première vue, il serait difficile de trouver une traduction française de l'Édit de Milan puisqu'à proprement parler "l'Édit de Milan" n'existe pas en tant que tel. En effet, lorsqu'en février 313, Constantin et Licinius se rencontrèrent à Milan, ils prirent, certes, certaines décisions destinées à instaurer de nouvelles relations entre le christianisme et le pouvoir impérial - en fait, il s'agissait surtout de rallier à leur cause les Chrétiens, très nombreux dans les territoires contrôlés par Maximin Daïa, leur rival oriental. Mais le texte exact de l'accord ne nous est pas parvenu. Toutefois, nous en connaissons les dispositions grâce à deux rescrits (réponses officielles) de Licinius et qui furent recopiés par des historiens ecclésiastiques presque contemporains. Lactance nous a transmis le premier rescrit, affiché en latin à Nicomédie ; quant au second, expédié aux fonctionnaires de Palestine après la mort de Maximin Daïa, il nous a été conservé, dans une version grecque, par Eusèbe de Césarée.

Mauvaise nouvelle : à ma connaissance, il n'existe pas sur le Net de traduction française de ces textes. Je n'ai pas pu en dénicher non plus dans ma documentation perso. Faute de mieux, je vous livre donc l'adresse de pages où vous pourrez en trouver une version anglaise :

Cependant, j'ai quand même trouvé quelques infos sur le contenu de ces textes. Au risque d'enfoncer des portes ouvertes, voici donc, en résumé, les dispositions prises à Milan et confirmées par ces rescrits de Licinius :

Pour le bien de la sécurité publique, la liberté est reconnue à chacun de suivre la religion de son choix. Il ne s'agit pas d'un aveu de défaite de la part du pouvoir impérial : Constantin et Licinius affirment qu'il y va de l'intérêt de l'Empire d'être désormais soutenu par la prière des chrétiens. Des instructions précises sont ensuite fournies pour l'application du principe général :

constantin

1. La restitution des locaux chrétiens est ordonnée, même lorsque ces biens ont été achetés.

2. Cette restitution n'est assortie d'aucune indemnité. Les détenteurs des biens chrétiens se voient enlever ce qu'ils avaient acquis en vertu de lois désormais abrogées, jugées iniques. Cependant, une possibilité d'appel est prévue ; de plus, Constantin et Licinius promettent une indemnité à ceux qui restituent spontanément leurs biens aux chrétiens.

3. Les possessions chrétiennes sont définies précisément. Il s'agit des locaux de réunion habituels, des églises, ainsi que des propriétés de la communauté. L'édit impérial introduit, par le biais de cette description des biens ecclésiastiques, un principe qu'ignorait le droit romain en prévoyant que la communauté chrétienne ("le corps des chrétiens") peut être titulaire de propriétés, à l'instar des collèges des temples païens. Le législateur précise peu après que tous ces biens peuvent être confiés à la responsabilité personnelle de l'évêque.

(Source : Histoire du Christianisme des Origines à nos Jours, T. II : Naissance d'une Chrétienté (250-430), 2e partie, Chap. I : La conversion : propagande et réalité de la loi et de l'évergétisme, par Charles Pietri. Éditions Desclée, 1995.)

J'espère que ces quelques renseignements suffiront à nourrir vos réflexions.

NB :
Traduction française de l'Édit de Milan,
voir aussi ici : Clic !

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23 Mars 2002

Francis a écrit :

J'ai appris au sujet des Huns que leur chef Attila mourut peu après avoir renoncé à saccager la ville de Rome. Il avait dialogué avec le pape de l'époque dont je ne me souviens plus le nom. Apparemment il serait décédé des suites d'un saignement de nez… Pensez-vous qu'il aurait été empoisonné. De plus je me demande bien ce que le pape a pu lui dire pour lui faire renoncer à son but ultime de créer une dynastie pouvant rivaliser avec celle d'Alexandre le Grand.

RÉPONSE :

Le pape en question, c'est Léon Ier, dit "Léon le Grand", un saint homme qui occupa la chaire de saint Pierre entre 440 et 461 ap. J.-C.. Quant à sa rencontre avec Attila, le fléau de Dieu,, j'ai eu le plaisir de la narrer, de manière assez détaillée, dans la notice biographique consacrée à l'empereur Valentinien III (Clic !).

Naturellement, la nature des conversations entre le saint pontife et le roi des Huns n'est pas connue, mais si vous voulez mon avis, la discussion a dû se limiter à peu de chose. En réalité, il n'y avait pas grand-chose à négocier : les Romains n'avaient qu'en seul souhait, c'était de voir le "Fléau de Dieu" déguerpir ; Attila, de son côté, cherchait un prétexte pour s'en retourner au-delà des Alpes sans perdre la face. Et justement, ce prétexte, le pape Léon le lui apportait sur un plateau… d'or et d'argent ! En effet, même si l'armée des Huns était en position de force, même si elle occupait tout le Nord de l'Italie et que la route de Rome était ouverte, il devenait dangereux de trop s'attarder dans la Péninsule italienne. Dans ce pays ravagé par des invasions successives, les troupes d'Attila s'amenuisaient de jour en jour, décimées qu'elles étaient par la maladie et la famine. De surcroît, un retour offensif de l'armée "romaine" d'Ætius (en fait composée presque exclusivement de contingents barbares) était toujours à craindre. Or, si Ætius s'en revenait des Gaules, qu'il avait, l'année précédente, sauvés de l'invasion hunnique, et sil lui venait l'idée de bloquer les cols des Alpes, le "Fléau de Dieu" se retrouverait piégé en Italie, comme dans une nasse ! D'autre part, cerise sur le gâteau, l'empereur d'Orient avait profité de l'absence d'Attila pour attaquer son royaume du Danube !

C'est dire qu'en s'attardant en Italie, le roi des Huns risquait de tout perdre : le butin accumulé au cours de plusieurs mois de campagne, son armée, et même son royaume. On peut aussi, à la rigueur, greffer là-dessus une certaine peur superstitieuse : attaquer Rome, cela n'avait pas trop bien réussi à son prédécesseur ès pillage, le roi Alaric. Certes, le roi des Goths avait pris et pillé la Ville Éternelle, mais il était mort subitement, seulement quelques semaines après la fin du "sac de Rome" !

attila

Dans ce contexte, l'ambassade romaine, composée du préfet du prétoire Trigetius, du sénateur Avienus et du pape Léon, arrivait à point nommé. Une trêve fut donc promptement conclue : moyennant le versement d'un tribut annuel (et la main d'Honoria, sœur de l'empereur Valentinien III), Attila acceptait d'évacuer l'Italie. Et tout le monde était content !…

Bref, rien de très miraculeux là-dedans ! Les apparitions merveilleuses qui auraient surgi aux côtés de Léon Ier pour menacer le chef barbare des pires catastrophes s'il s'entêtait à piller Rome ne sont que des "enluminures" chrétiennes, destinées à enjoliver le récit… et aussi (et surtout) à accroître le prestige de l'institution papale.

Ouf ! Je n'avais pas l'intention de m'attarder là-dessus, mais j'ai été plus disert que prévu. Je vais essayer de "faire plus court" en ce qui concerne la mort d'Attila.

Vous évoquez un saignement de nez mortel et suspectez un possible empoisonnement ? La documentation que j'ai consultée suggère plutôt une mort naturelle. Peut-être une rupture d'anévrisme, ou quelque chose du même genre. Voici ce qu'en dit Edward Gibbon dans sa célèbrissime Histoire du déclin et de la chute de l'Empire romain. Ce texte est un peu daté (fin du XVIIIe siècle), mais, outre que sa traduction française est particulièrement savoureuse, je n'ai rien trouvé qui vienne le contredire formellement. Voici donc : "Avant de quitter l'Italie, le roi des Huns menaça d'y revenir plus terrible encore et plus implacable si, avant le terme convenu par le traité, l'on ne remettait pas son épouse, la princesse Honoria, entre les mains de ses ambassadeurs. Mais, en attendant, Attila, pour calmer ses tendres inquiétudes, ajouta à la liste de ses innombrables épouses une jeune beauté, nommée Ildico. Après avoir célébré son mariage dans le palais du village royal, situé au-delà du Danube, par toutes les fêtes usitées chez les Huns, le monarque, accablé de vin et de sommeil, quitta fort tard les plaisirs de la table pour se livrer à ceux de l'amour. Dans la crainte de les troubler ou d'interrompre son repos, ses domestiques n'osaient entrer le lendemain dans son appartement ; mais la plus grande partie du jour s'étant passée sans que ceux qui attendaient à sa porte entendissent le moindre bruit, l'inquiétude l'emporta sur le respect ; leurs cris répétés n'ayant pas réussi à éveiller le monarque, ils se précipitèrent dans la chambre de leur maître et trouvèrent sa nouvelle épouse assise, tremblante, à côté du lit, le visage couvert de son voile, déplorant le danger de sa propre situation et la perte d'Attila. Une de ses artères s'était rompue pendant la nuit, et, se trouvant couché, il avait été suffoqué par le sang qui, au lieu de s'échapper par les narines, avait regorgé dans les poumons et l'estomac". "Gibbon, Histoire du Déclin…, Vol. 1, Chap. XXXV. Éd. Robert Laffont, coll. Bouquins).

Dieu qu'en termes galants ces choses-là sont dites !

Alors, une mort "à la Président Félix Faure" ?

Il faut dire qu'Attila n'était plus tout jeune (et ses artères avaient leur âge, si j'ose m'exprimer ainsi) ; quant à sa jeune et nouvelle épouse était, paraît-il, fort avenante. Or, l'excès nuit en tout !… Mais de toute façon, à première vue, pas de saignement de nez létal ni d'empoisonnement.

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