Janv. 69 - Avr. 69
Othon

(Suite et fin)
 

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Règne et mort d'Othon

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Règne et mort d'Othon

Othon ne régna guère que trois mois (du 15 janvier au 15 avril 69). Douze petites semaines, c'est vraiment un peu peu pour juger de ses capacités à gouverner ! De plus, quasiment dès son avènement, il lui fallut consacrer tous ses efforts à la lutte contre un nouveau prétendant au trône impérial. En effet, les légions de Germanie s'étaient tellement lassées de la pingrerie du vieux Galba qu'elles n'avaient pas attendu le coup de force d'Othon pour renier cet Harpagon couronné. Les soldats romains des bords du Rhin venaient de bombarder empereur Aulus Vitellius, un gros homme jusque-là plus illustre par son incommensurable goinfrerie et par son goût prononcé pour les débauches grossières et variées que pour son aptitude à gouverner ou commander des armées. Mais si l'apathie du gros prétendant était proverbiale, la combativité des soldats de l'armée de Germanie l'était tout autant : leurs légions, donc à peu près la totalité des forces armées du Nord de l'Empire, n'avaient pas daigné attendre la belle saison pour se mettre en route vers le Sud afin de déboulonner Othon de son trône et d'y installer leur cher Vitellius. Malgré la neige et le froid, malgré les dangers de la traversée des Alpes en plein hiver, elles fonçaient sur l'Italie, à marches forcées, balayant tous ceux qui prétendaient leur résister…

Othon se trouvait dans une situation très précaire. D'une part, il devait faire face à un rival dangereux, et d'autre part, il était en butte à l'hostilité d'un Sénat qui n'avait que médiocrement apprécié l'assassinat de leur cher vieux Galba qui les aimait tant. Il ne pouvait guère compter que sur les soldats de la garde prétorienne qui l'avaient porté au pouvoir. Il s'employa donc à consolider cette dangereuse alliance en ne ménageant ni les flatteries ni les pécunes.

Il réhabilita aussi la mémoire de Néron, voulant sans doute ainsi s'assurer le soutien d'une plèbe tétanisée par la perspective d'une guerre civile sanglante. D'après ce qu'écrit Suétone : "La populace l'appela Néron, et, lui, il ne fit rien pour s'y opposer". Certains historiens antiques prétendent même que, dans ses premiers actes ainsi que dans ses lettres aux gouverneurs des provinces, notre Othon aurait ajouté le nom de Néron aux siens. Cela reste assez peu vraisemblable. Ce dont nous sommes (à peu près) sûrs, c'est qu'il fit relever les statues à l'effigie de son ancien ami, l'empereur-artiste, ainsi que celles de son ex-épouse adorée ou amante chérie, l'Augusta Poppée. Un geste fort sympathique. Chapeau ! pas rancunier pour un sou, le bougre !

Toujours selon Suétone (Vie d'Othon, VII) : "Le premier usage qu'il (= Othon) fit de sa puissance fut de décréter l'emploi de cinquante millions de sesterces pour achever la Maison dorée". Cependant, même si, pour obtenir le soutien du peuple dans sa lutte contre le Sénat et les Prétoriens, Othon envisagea peut-être de recueillir l'héritage néronien, on voit mal comment il lui aurait été possible de renouer avec une politique "de prestige" qui avait complètement asséché les finances de l'État alors qu'une inexpiable guerre civile était déclarée.

En revanche, cela ne lui coûtait rien de rétablir dans ses fonctions Flavius Sabinus, qui avait été préfet de la ville de Rome sous Néron et que Galba avait destitué dès qu'il avait accédé au pouvoir. On ne se sait trop si cet homme, que les historiens antiques nous présentent plutôt comme un mollasson et un flemmard de la pire espèce, était particulièrement populaire parmi la plèbe, mais sa nomination, qui rappelait le "bon vieux temps", avait probablement quelque chose de rassurant. En outre - et, aux yeux d'Othon, c'était certainement un facteur non négligeable - ce Flavius se trouvait être le frère bien-aimé du général Vespasien (le futur empereur) pour l'heure occupé de régler leur compte aux Juifs révoltés. La désignation de son frérot comme premier fonctionnaire de la Ville donnait donc des gages à un militaire respecté qui pouvait se muer, s'il prenait la mouche, en un dangereux rival pour l'empereur. Avec Vitellius, usurpateur soutenu par les légions de Germanie, Othon était déjà confronté à un péril gravissime, et il n'avait aucune envie de voir un autre rival, disposant également d'une armée puissante, s'élever contre lui à l'autre bout de l'Empire. Alors, si un simple "coup de piston" pouvait suffire à préserver Vespasien d'une périlleuse atteinte de folie des grandeurs, cela aurait été vraiment par trop bête de s'en priver !

Toujours guignant cette popularité indispensable à son pouvoir, Othon condamna à mort le sinistre Tigellin que le vieux Galba avait fort mystérieusement épargné (voir ici : Clic !). C'était là une mesure qui réjouissait tout un chacun : les anti-néroniens - cet infâme personnage ayant été l'âme damnée, l'exécuteur des basses œuvres de l'histrion couronné - aussi bien que les nostalgiques du règne de Néron qui estimaient que ce tortionnaire sadique aurait dû être mis en croix depuis belle lurette, lui qui avait toujours outrepassé les ordres afin de satisfaire ses instincts pervers et qui avait fini par trahir abominablement le maître auquel il devait tout. Afin d'appréhender ce détestable personnage et de l'amener pieds et poings liés à Rome où il devrait répondre de ses noires actions. Othon envoya un détachement à Sinuessa, une station thermale proche de Naples où Tigellin prenait voluptueusement les eaux. Bien qu'il gardât des bateaux prêts à appareiller pour s'éclipser en cas de danger pressant, l'ancien Préfet du prétoire de Néron fut pris au piège. Comme un rat ! Il tenta cependant de soudoyer les soldats d'Othon afin qu'ils lui laissent le temps de prendre le large, mais ceux-ci refusèrent. Il les implora alors de lui laisser au moins le plaisir de prendre son dernier bain, ne serait-ce que pour éviter d'incommoder par de désagréables remugles le divin César devant lequel il devrait comparaître. Les gardes consentirent à cette pause hygiénique et Tigellin en profita pour mettre fin à ses jours.

Selon Tacite (Histoires, I, 72), ce dégoûtant personnage atteignit au comble du mauvais goût en transformant le noble cérémonial du suicide patricien en une foire libidineuse : "Il chercha dans les complaisances de ses concubines et dans leurs baisers de lâches délais, puis se coupa la gorge avec un rasoir, achevant de souiller une vie infâme par une mort tardive et déshonorante". Nous sommes ici à mille lieues du suicide philosophique de Sénèque ou de celui, plus "artistique" de Pétrone… mais peut-être Tacite dramatise-t-il un fifrelin les dernières heures de Tigellin.

Bien que l'antagonisme entre Othon et le Sénat fût quasi irrémédiable, le nouvel empereur évita néanmoins de froisser les Pères conscrits en ne remettant pas en cause les juteuses nominations que nombre d'entre eux avaient extorquées aux feus empereurs Néron et Galba. Cette politique d'apaisement à l'égard du Sénat faillit cependant être compromise par un incident qui aurait fort bien pu tourner au bain de sang. Cette affaire est un peu ténébreuse, mais voici ce qui semble s'être passé :

Toujours soupçonneux à l'égard du Sénat qu'ils savaient hostile à leur empereur, les Prétoriens s'alarmèrent quand ils s'aperçurent que des individus armés, mais qui n'étaient pas des soldats, s'apprêtaient à pénétrer dans Rome. "Il ne peut s'agir que de mercenaires ! s'exclamèrent-ils aussitôt. Ce sont certainement des hommes de main du Sénat, des sicaires armés par ces maudits aristos afin de détrôner notre cher Othon, de le jeter au bas de son trône et de le tuer ignominieusement ! Aux armes camarades ! Nous n'allons pas laisser notre César aux mains de ces brutes ! Tous au palais, soldats ! Là, nous ferons de nos corps un rempart et, fidèles à notre serment, nous défendrons notre chef et, au péril de nos vies, le libérerons de tous ses ennemis !".

Les Prétoriens, armés jusqu'aux dents, quittèrent donc leur caserne, entrèrent dans la Ville et prirent littéralement le palais d'assaut, non sans égorger au passage quelques-uns de leurs camarades qui, pour leur malheur, y étaient de garde ce jour-là. Toujours écumants de fureur, avides d'en découdre avec un ennemi toujours invisible, ils firent irruption dans les appartements privés de l'empereur… et le trouvèrent en train de dîner paisiblement avec quelques Sénateurs qu'il tentait de gagner à sa cause ! Le délicat empereur crut bien que sa dernière heure avait sonné, tandis que ses convives, tout aussi épouvantés, s'égaillaient comme poules dans une basse-cour attaquée par le renard.

Et l'empereur, et ses proches, et le Préfet du Prétoire eurent toutes les peines du monde à calmer les soldats déchaînés ; à leur expliquer patiemment que ces individus patibulaires qui s'apprêtaient à pénétrer dans la Ville n'étaient pas, mais alors là pas du tout, des ennemis de leur cher Imperator ! Il s'agissait tout bêtement de braves citoyens romains originaires d'Ostie, des braves gens, des amis, des gens sûrs qu'Othon lui-même avait réquisitionné pour assurer la sécurité des rues de Rome pendant que lui et ses soldats, ses braves Prétoriens chéris, se trouveraient en Italie du Nord, occupés à repousser les hordes germaniques de l'usurpateur Vitellius. Il n'y avait donc rien à craindre : la concorde civile régnait à Rome ! Les glaives devaient être rentrés au fourreau, et chacun se devait de rentrer dans sa chacunière !

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Moyennant un dédommagement substantiel, les Prétoriens finirent par se calmer et rentrèrent dans leurs casernements… Le carnage avait été évité de justesse, mais l'incident démontrait clairement que, malgré les efforts de conciliation d'Othon, l'irréductible méfiance qui empuantissait les relations entre l'armée et le Sénat pouvait, à tout moment, dégénérer en une sanglante tragédie.

Cependant, qu'Othon se voulût, à l'instar d'Auguste, réconciliateur de l'armée, du Sénat et du peuple romain ou bien continuateur de l'œuvre néronienne, les préparatifs et le déroulement de la guerre civile ne lui laissèrent pas le temps de développer aucune de ces politiques. Après avoir passé deux mois à tenter de remettre un semblant d'ordre à Rome, le successeur de Galba quittait la Ville à la tête de ses troupes et se dirigeait vers le Nord de l'Italie afin d'en déloger les armées de Vitellius qui venaient d'apparaître dans la plaine du Pô. (14 mars 69).

Pourtant Othon avait, paraît-il, une sainte horreur des guerres civiles. Suétone prétend d'ailleurs qu'il n'avait rejoint la conspiration de Galba que parce qu'il estimait que l'éviction de Néron pourrait s'accomplir sans effusion de sang romain. Il avait donc d'abord tenté de s'entendre avec Vitellius. Des émissaires avaient été envoyés au prétendant des légions germaniques pour lui proposer un partage du pouvoir et une alliance familiale, le frêle Othon devenant le gendre du gros Vitellius. Mais ces pourparlers n'avaient pu aboutir. Outre le fait, qu'à mon avis, ils n'étaient sans doute destinés qu'à gagner du temps, la pression des soldats "vitelliens" était trop forte : ceux-ci n'auraient jamais admis d'être à nouveau frustrés des récompenses liées aux investitures impériales. Bientôt, les injures avaient succédé aux paroles mielleuses et, que ce fût au grand dam d'Othon ou non, l'affrontement des deux "Césars" par légions romaines interposées était devenu inéluctable.

Vitellius était plutôt d'un naturel nonchalant, mais, heureusement pour ses fesses, ses deux généraux, Fabius Valens et Aulus Cæcina Alienus, eux, ne manquaient pas d'efficacité. Après avoir rapidement mis au pas les villes et tribus gauloises qui renâclaient à reconnaître leur gros prétendant au trône et s'être ainsi assuré de soutien, volontaire ou non, de tout le Nord de l'Empire romain, du Rhin à l'Espagne en passant par la (Grande-)Bretagne, ils avaient pris la tête de leurs redoutables légions germaniques et leur avaient ordonné de marcher vers le Sud. Deux puissantes colonnes s'étaient aussitôt ébranlées. La première, placée sous le commandement de Cæcina, rejoindrait l'Italie par le chemin le plus court, en suivant le cours du Rhin. Quant à la seconde armée "vitellienne", commandée par Valens, elle remonterait la vallée du Rhône.

Malgré les conditions climatiques - c'était encore l'hiver - la progression de ces deux armées fut fulgurante. Les braves Helvètes, traditionnellement allergiques à l'intrusion d'étrangers dans leurs belles vallées, tentèrent bien de s'opposer à la progression de ces colonnes ravageuses et indisciplinées, mais furent battus à plates coutures, anéantis, exterminés. Dès les premiers jours de mars 69, les légions de Cæcina se trouvaient déjà en Gaule Cisalpine, entre Alpes et Pô, où elles avaient été accueillies à bras ouverts par des soldats qui avaient embrassé la cause de Vitellius dès que la nouvelle de sa désignation leur était parvenue.

Grosso modo, les forces des deux empereurs s'équilibraient. Vitellius disposait personnellement d'environ 30,000 hommes, et chacun de ses deux généraux d'entre 15,000 et 20,000 hommes. Ces légions, très aguerries par des années de guerres sur la frontière la plus exposée de l'Empire, étaient certes redoutables, mais leur approvisionnement n'était pas suffisant. Quant aux troupes d'Othon, elles étaient moins nombreuses, moins affûtées, mais mieux ravitaillées. De plus, elles pouvaient compter sur l'arrivée imminente des légions danubiennes, celles de Mésie, de Pannonie et de Dalmatie, qui avaient pris parti pour l'empereur de Rome et viendraient progressivement gonfler ses effectifs. Si Othon attendait l'arrivée de ces renforts, il pourrait lui aussi compter sur environ 60.000 hommes. Pour triompher de son rival, il lui suffisait de faire preuve de patience, de temporiser. Et c'est ce que ne manqua pas de lui conseiller Suetonius Paulinus, son meilleur général : "Vitellius n'a pas d'armée de réserve et il n'est pas sûr de ses arrières, diagnostiqua-t-il. Il se trouve pris au piège dans un pays ravagé par le passage de sa propre armée. Dépourvu de blé et sans approvisionnement, il lui sera impossible de garder longtemps ses légions en état de combattre. Si la guerre se prolonge jusqu'en été, tu verras le corps de ses soldats se délabrer pire que beurre au soleil, car ils ne supporteront ni la chaleur ni les privations. Au contraire, tes vaillants soldats, ô César, ont tout ce qu'il leur faut, nécessaire comme superflu ! Ils ont tout l'or qu'il faut pour soutenir une longue guerre ainsi que pour soudoyer tes ennemis (car, dans ce genre de conflit, l'argent est bien souvent plus puissant que le fer). Ils sont parfaitement adaptés au climat de l'Italie et à ses chaleurs. Ils ont un grand fleuve, le Pô, comme rempart, et, à l'arrière, des tas de villes puissamment fortifiées, pourvues d'abondantes garnisons. Enfin, last but not least, ô César, non content d'avoir le soutien de Rome, le nombril du monde, celui de son illustre Sénat et de son invincible peuple, tu as aussi avec toi, intactes, presque toutes les armées de ton vaste Empire, toutes celles des Balkans, celles d'Afrique et celles d'Orient ! Alors, de grâce, ô César, ne cède pas à la précipitation… Cette guerre, fais-la durer autant que tu pourras, et dans quelques mois, on n'en parlera plus ; le gros Vitellius se sera dégonflé de lui-même comme l'outre pleine de vent qu'il est…Pschîîît, elle fera cette baudruche !" (Voir Tacite, Histoires, II, 32 et Plutarque, Vie d'Othon, XII).

Bien sûr, on peut gloser à l'infini, sur les "erreurs stratégiques" d'Othon, mais force est de reconnaître la noblesse de ses intentions ! Comme je l'ai déjà signalé, cet empereur abhorrait la guerre civile. Contraint d'accepter un affrontement fratricide, il jugea préférable de le limiter, autant que possible, dans le temps et l'espace. Il se contenta d'ordonner à sa flotte d'effectuer un mouvement de diversion - d'ailleurs couronné de succès - vers la Narbonnaise, puis, comme il n'avait pu s'opposer à l'avance des armées de Vitellius, il choisit d'affronter immédiatement l'ennemi dans la vallée du Pô, même si ce serait avec des forces insuffisantes. La funeste guerre civile se limiterait ainsi à une seule bataille décisive, la "Mère de toutes les batailles", comme disait jadis le sinistre Saddam.

Sachant qu'Othon désirait avant tout limiter la durée de cette guerre, il est un peu inutile de s'attarder sur son déroulement. Retenons seulement que Cæcina, arrivé le premier dans la vallée du Pô, tenta présomptueusement de forcer seul la décision, mais qu'il se cassa les dents devant les murs de Plaisance. Finalement, les deux armées "vitelliennes", celle de Cæcina, passablement échaudée par la résistance des "othoniens", et celle de Valens, harassée par sa longue marche, effectuèrent leur jonction sur la rive gauche du Pô. Malgré le vœu d'Othon de forcer une décision rapide, en ce début du mois d'avril 69, la situation semblait mûre pour s'enliser.

Aux environs du 10 avril, Othon monta en première ligne pour tenir conseil avec ses généraux. On lui signala que les "Vitelliens" construisaient un pont sur le Pô afin de franchir le fleuve en masse. Après mûre réflexion et après que son général Suetonius Paulinus lui eût une nouvelle fois rappelé tous les avantages d'une temporisation d'autant plus nécessaire que l'activité des pontonniers de Vitellius respirait le guet-apens à plein nez, l'empereur ordonna à son armée de s'avancer jusqu'à Bédriac (auj. Canneto sull'Oglio en Lombardie), une petite bourgade d'où elle pourrait empêcher l'achèvement de l'ouvrage ennemi. Othon désirait se joindre à l'expédition, mais ses généraux le lui déconseillèrent : mieux valait qu'il se retire à Brixellum (auj. Bersello, dans la vallée du Pô), une localité située en peu à l'écart du front, où il ne risquait pas de recevoir des mauvais coups, et d'où il pourrait, éventuellement, repousser des incursions ennemies qui menaceraient l'arrière-garde de son armée.

Othon se rangea à cet avis et partit vers l'arrière, non sans emmener avec lui une force considérable d'infanterie et de cavalerie, affaiblissant d'autant une armée déjà en état d'infériorité numérique par rapport à celle de Vitellius. Quant au gros de ses troupes, il se mit en route, comme prévu, vers Bédriac. C'est à ce moment, pendant que ces légions cheminaient tout au long de la Via Postumia, étirées sur plusieurs kilomètres, avec des soldats un peu troublés par l'absence de leur empereur bien-aimé, exténués par la marche et encombrés de vivres et de bagages, que les soldats de Vitellius attaquèrent. Ce fut un massacre, et la bataille dite "de Bédriac" s'acheva par la défaite totale des "Othoniens".

Cependant, malgré la cuisante défaite de son armée, Othon était toujours bien vivant et en bonne santé. Il disposait même encore d'assez d'hommes, présents ou à venir, pour continuer longtemps la guerre, d'assez de soldats fidèles jusqu'à la mort, et que la défaite de leurs camarades avait rendu avides de revanche, pour poursuivre la lutte jusqu'aux murailles de Rome, jusqu'aux colonnades du Forum même, s'il le fallait ! Mais l'empereur en avait assez… Résolu au suicide pour en finir avec cette guerre civile qu'il abhorrait, voici (à peu près), les nobles paroles qu'il adressa à ces hommes qu'il savait prêts à mourir pour lui (certains illuminés s'étaient d'ailleurs déjà embrochés sur leur glaive pour lui prouver leur loyauté !) : "Ce serait, dit-il, mettre ma vie à un prix plus haut qu'elle ne le vaut que d'exposer les vôtres plus longtemps. Comment pourrais-je contempler d'un cœur léger l'horrible spectacle des carcasses de tant de valeureux Romains pourrissant sur un sol ensanglanté ? Comment pourrais-je encore supporter de voir tant de jeunes gens, tant de jeunes espérances ravies à la République ? Laissez-moi seulement emporter dans ma tombe l'idée réconfortante que vous seriez morts pour moi, mais, de grâce, survivez-moi ! C'est Vitellius qui a pris l'initiative de cette guerre fratricide, mais c'est à moi que l'on devra d'y avoir mis rapidement fin, après un seul engagement malheureux. Que la postérité me juge sur ce seul acte ! Certes, d'autres conserveront l'Empire plus longtemps que moi, mais nul ne le quittera avec plus de courage. Mais trêve de bavardages ! Parler longuement de sa fin, c'est déjà de la couardise. Retenez simplement ceci : moi, de mon côté, je n'en veux à personne car toute idée de vengeance, à l'encontre des dieux ou des hommes, c'est encore le fait d'un homme attaché à la vie" (Voir Tacite, Histoires, II, 47 et Plutarque, Vie d'Othon, XXII).

Malgré les apparences, il n'avait vraiment plus la pêche, Othon (si je puis me permettre ce très contestable jeu de mot "culinaire") !

Ayant donc décidé de mourir noblement afin d'éviter que l'État ne subisse plus longtemps les affres de la discorde civile, Othon "exhorta son frère, le fils de son frère et chacun de ses amis à prendre le parti qui leur semblerait le plus convenable. Ensuite, il les serra contre son cœur, les embrassa, et enfin, il les renvoya tous. Puis, se retirant à l'écart, il écrivit deux lettres, l'une à sa sœur pour la consoler, l'autre à Statilia Messalina, la veuve de Néron, qu'il avait voulu épouser. Il lui recommanda le soin de ses funérailles et de sa mémoire. Ensuite il brûla toutes ses lettres afin de ne mettre en danger personne ou d'être à l'origine de motifs d'accusation quelconques, et distribua à ses serviteurs l'argent comptant qu'il avait à sa disposition.(…) Il défendit que l'on fît aucune violence à personne. Son appartement resta ouvert jusqu'au soir, et il reçut tous ceux qui voulurent le visiter." (Suétone, Douze Césars, Vie d'Othon, IX à XI).

"Ensuite, il prit son glaive à deux mains, et, pressant la pointe contre son estomac, il se laissa tomber dessus, sans manifester sa douleur autrement que par un soupir, ce par quoi les soldats qui étaient dehors ne purent plus ignorer qu'il s'était donné la mort. Tous ses serviteurs se mirent aussitôt à crier, et bientôt, tout le camp et toute la ville retentirent de pleurs. Les soldats aussi, accourus à grand bruit à la porte de sa demeure, se prirent à pleurer à chaudes larmes, se disant entre eux qu'ils n'étaient que des lâches pour avoir si mal protégé leur empereur contre lui-même et n'avoir pas pu empêcher qu'il se tuât pour eux. C'est ainsi qu'il n'y en eut pas un seul qui s'éloignât de son corps, bien que l'ennemi se rapprochât dangereusement. Au contraire, ils l'enveloppèrent pieusement dans un linceul, construisirent un bûcher, et le conduisirent avec tous les honneurs militaires jusqu'au lieu de son incinération, les plus heureux étant ceux des soldats qui portaient le lit funéraire. D'autres soldats s'approchaient à genoux pour baiser qui sa plaie, qui ses mains ; d'autres encore, qui ne pouvaient s'approcher, le saluaient dévotieusement de loin. D'autres enfin se tuèrent devant le bûcher dès que l'on y eût mis le feu, et cela sans même n'avoir bénéficié d'aucune faveur particulière de la part de l'empereur décédé, ni sans aucune raison de craindre la vengeance de son vainqueur. Il semble bien que jamais aucun roi ni aucun tyran n'eut une envie de régner comparable au furieux désir de ses soldats d'être commandés par Othon et de lui obéir ! D'autant plus que ce désir ne s'estompa même pas après la mort de cet empereur, mais au contraire demeura si vivace en leurs cœurs qu'ils vouèrent une haine aussi féroce qu'inexpiable à l'encontre de Vitellius" (Plutarque, Vie d'Othon, XXIV - d'après la traduction d'Amyot, Éditions de la Pléiade)

… Et ne croyez pas que cette dévotion des soldats d'Othon envers leur chef est une exagération du bon Plutarque. Que du contraire, il s'agit d'un des faits les mieux établis concernant cet empereur ! Tous les historiens antiques évoquent cette vénération, même Suétone, qui était d'ailleurs bien placé pour l'attester puisque son propre père, Suetonius Laetus, servait dans l'armée d'Othon "en qualité de tribun angusticlave", précise l'historien.

Cela étant, une mort héroïque peut-elle racheter toute une vie de patachon ? La difficulté de répondre à une telle question explique l'embarras de Suétone, Tacite, Plutarque et consorts, ces historiens-moralistes de l'Antiquité qui ne surent jamais très bien par quel bout prendre notre Othon. N'était-il qu'une "grande fofolle" qui n'était arrivé au pouvoir suprême que par le meurtre de son prédécesseur ? Cet avorton dont corps de fillette abritait le cœur viril d'un vieux Romain aurait-il pu, s'il avait vécu, sublimer ses tares et devenir un grand homme d'État, un bon empereur ? Mais, finalement, tout cela n'est d'autre que de l'"histoire-fiction" : libertin ou non, grand homme trop tôt disparu ou non, suicidé par patriotisme ou non, Othon ne régna que trois mois, et Vitellius succédant sans trop de difficultés à cet énigmatique empereur, la cruelle guerre civile, celle-là même que, paraît-il, détestait tant le vaincu de Bédriac, s'en trouva encore prolongée de huit longs mois…

Othon sur la Toile :
(Liens vérifiés et complétés le 28 septembre 2007)
Toujours sur Empereurs romains.net
  • La "Vie d'Othon" de Suétone sur le site BCS : Clic !
  • La "Vie d'Othon" de Plutarque sur le site Nimispauci : Clic !
 
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