54-68
Néron
(Suite)
 

GRANDES ÉTAPES DE LA VIE DE NÉRON :

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Tome 7 - Vie des FEUX
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Pour des chronologies plus détaillées, voir :

  • Repères chronologiques pour le règne de Néron : Clic !
  • Site Tiberius 13, chronologie du "Principat de Néron" :
    • Lutte d'influence entre Sénèque et Agrippine (54/59) : Clic !
    • Néron livré à lui-même (60/68) : Clic !

64  
 

Néron se produit pour la première fois dans un théâtre. Pas à Rome, mais à Naples, ville grecque d'Italie, où il espère que le public saura mieux apprécier son talent que la plèbe romaine.

Fin juillet : Rome est ravagée par un grand incendie.

Voici comment Tacite relate la catastrophe de 64 (Annales, XV, 38 et suiv.). Je me suis permis de résumer et de simplifier quelque peu ce texte célèbre - mais un peu longuet - cauchemar récurrent de générations de latinistes débutants :

"Le feu prit d'abord près du Cirque, entre le mont Palatin et le mont Cælius. Là, des boutiques remplies de marchandises inflammables lui fournirent un premier aliment. L'incendie devint violent. Poussé par le vent, il embrasa bientôt le Cirque dans toute sa longueur. Ensuite, se répandant avec impétuosité, il dévasta d'abord les quartiers situés en plaine, puis s'élança vers les hauteurs pour revenir ensuite vers les bas quartiers, La rapidité du désastre entrava tous les secours. D'ailleurs, les chemins étroits, tortueux et les pâtés de maisons sans alignement de la Rome ancienne favorisaient l'extension du sinistre. De plus, tout faisait obstacle : les plaintes des gens pris de panique, des femmes égarées, des vieillards fatigués ou des enfants en bas âge, ainsi que la précipitation de ceux qui voulaient sauver leur propre peau, ou celle des autres. Et personne n'osait combattre le feu, car beaucoup de gens, menaçants, défendaient de l'éteindre, et d'autres encore lançaient ouvertement des torches, en criant qu'ils avaient reçu l'autorisation d'agir ainsi, sans que l'on sût s'ils faisaient cela pour piller plus facilement, ou s'ils avaient effectivement reçu un tel ordre.

À ce moment, Néron se trouvait à Antium (station balnéaire de la baie de Naples). Il n'en revint que quand le feu approcha du palais qu'il avait fait édifier pour relier le Palatin aux Jardins de Mécène. Pour consoler la foule des sans-abri, il ouvrit le Champ de Mars, les monuments d'Agrippa et même ses propres jardins. Il fit construire des baraquements pour y héberger la foule des indigents ; du mobilier fut apporté du port Ostie, ainsi que des localités voisines, et le prix du blé fut ramené à trois sesterces. Mais ces mesures ratèrent leur but, car la rumeur s'était répandue qu'au moment où Rome était en flammes, Néron était monté sur son théâtre privé et avait chanté la ruine de Troie, comparant l'antique catastrophe au désastre présent.

Le sixième jour enfin, l'incendie s'arrêta au pied des Esquilies (= quartier situé à l'Est de la ville), La terreur n'était pas encore dissipée que l'incendie se rallumait soudainement, avec autant de violence qu'auparavant, mais dans un quartier plus ouvert : aussi moins d'hommes perdirent-ils la vie. Ce dernier embrasement fit courir les plus fâcheuses rumeurs parce qu'il avait éclaté dans une propriété de Tigellin (= Préfet du Prétoire de Néron). On crut alors que Néron ambitionnait la gloire de fonder une ville nouvelle et de lui donner son nom.

Rome est divisée en quatorze quartiers. Après l'incendie, quatre demeuraient intacts ; trois étaient consumés jusqu'au sol ; les sept autres offraient à peine quelques vestiges de bâtiments, ruinés et à moitié brûlés.

Il y eut des gens pour remarquer que l'incendie avait commencé le 14 avant les calendes d'août, le jour même où les Gaulois avaient pris et brûlé Rome".

(d'après TACITE, Annales XV - 38 à 40)

Le récit de Suétone, plus bref, est plus explicite quant la culpabilité de Néron :

"Il n'épargna ni le peuple ni les murs de sa patrie. Quelqu'un, dans un entretien familier, ayant cité ce vers grec : « Qu'après moi, la terre soit anéantie par le feu ! », Néron rétorqua : « Pas besoin d'attendre jusque-là ! » Et il accomplit ce projet. En effet, choqué de la laideur des vieux bâtiments, ainsi que des rues étroites et tortueuses de Rome, il y mit le feu si ouvertement que plusieurs consulaires n'osèrent pas arrêter ses domestiques, qu'ils surprirent dans leurs maisons brandissant des étoupes et des flambeaux. Des greniers, voisins de la Maison dorée, et dont le terrain lui faisait envie, furent abattus par des machines de guerre et incendiés, parce qu'ils étaient bâtis en pierres de taille. Le fléau exerça ses fureurs durant six jours et sept nuits. Le peuple n'eut d'autre refuge que les monuments et les tombeaux. (…) Néron regardait ce spectacle du haut de la tour de Mécène, charmé, disait-il, de la beauté des flammes, et chantant la prise de Troie, revêtu de son costume de comédien. De peur de laisser échapper cette occasion de pillage et de butin, il promit de faire enlever gratuitement les cadavres et les décombres ; mais il ne permit à personne d'approcher des restes de sa propriété. Il reçut et même exigea des contributions pour les réparations de la ville, et faillit ainsi ruiner les provinces et les revenus des particuliers." (Suétone, Douze Césars, Néron, XXXVIII)

Un authentique chef d'œuvre de mauvaise foi !

Il serait fastidieux de démonter les incohérences de ce récit haineux. Soulignons néanmoins que, sous la plume de Suétone, toutes les mesures - efficaces - de Néron, tant pour combattre l'incendie que pour remédier à ses effets dévastateurs, deviennent systématiquement autant de preuves de sa culpabilité ou de sa perversité : ordonne-t-il de démolir des immeubles afin d'établir des coupe-feux (seule explication logique de ces "machines de guerre" en pleine ville), c'est qu'il veut accaparer à bon compte le bien d'autrui ; fait-il enlever les décombres et les cadavres gratis pro deo, c'est seulement pour piller à son aise ; empêche-t-il, mesure élémentaire de sécurité et d'hygiène, les sinistrés d'approcher des ruines branlantes et puantes, c'est également pour s'emparer des dépouilles de ses concitoyens. Fais du bien à Bertrand…

Quant à cette légende de "Néron chantant devant l'incendie de Rome", cela m'a toujours semblé le comble du grotesque. Une version antique de "l'homme qui a vu l'ours, qui a vu l'ours…" ! Un authentique téléphone arabe… en dérangement !

Ce qui s'est réellement passé se résume sans doute à bien peu de chose : tout en contemplant le désastre qui frappe sa chère cité (mais certainement pas depuis la Tour de Mécène qui, située dans les jardins de l'Esquilin, fut la proie des flammes aux premières heures de l'incendie), peut-être un vers d'Homère, peut-être même un court extrait de son propre poème épique, revient à l'esprit lyrique de Néron, et il le murmure sotto voce. Sur ce, un premier "témoin" assurera l'avoir entendu réciter une strophe entière ; un autre, tout aussi "digne de foi", l'aura vu prendre sa lyre ; un autre renchérira en prétendant que Néron avait revêtu son beau costume de scène et qu'il chantait à tue-tête sur une estrade ; un autre l'aura vu se réjouir malignement, etc, etc… C'est comme ça qu'un petit éternuement devient un ouragan, et la citation apitoyée de l'empereur une représentation théâtrale méprisante.

Mais laissons ces commérages absurdes et venons-en au fond de l'affaire : Néron est-il responsable de l'incendie ?

On l'a lu, Tacite hésite à se prononcer et Suétone est aveuglé par sa haine…

Alors ?

Certes, l'empereur, mal conseillé par des intrigants dans le genre de son épouse Poppée et de son préfet du Prétoire Tigellin, se laissa peut-être aller, occasionnellement, à des penchants qui cadraient mal avec la dignité impériale. Mais ce n'est pour cela qu'il fit incendier Rome ! On ne voit d'ailleurs pas bien pourquoi cet artiste couronné, qui avait passé les plus belles années de sa jeunesse à embellir sa capitale, aurait commis un tel forfait. "Néron fit tant pour l'embellissement de Rome au cours des cinq premières années de son règne que Trajan affirmait souvent, à juste titre, qu'aucun empereur n'approcha jamais l'œuvre de ces cinq années-là". (Aurelius Victor, De Cæsaribus, V, 2).
Je sais bien que "faire et défaire, c'est toujours travailler", mais, en la circonstance, dicton n'est pas raison !

"Mais Néron avait besoin de faire le vide pour construire sa Maison Dorée, ce splendide palais dont il rêvait, la seule demeure qu'il jugeait digne de lui !" m'objecteront certains.

Je veux bien… Mais, dans ce cas, je me demande quand même bien pourquoi cet empereur si soucieux de sa popularité aurait préféré l'exécration unanime de dizaines de milliers de sinistrés, plutôt que le ressentiment d'une poignée de nantis ? En effet, pourquoi brûler toute la Ville quand quelques expropriations auraient suffi à libérer le terrain nécessaire à ses fantaisies architecturales ? Pourquoi Néron aurait-il jeté à la rue tout son bon peuple, sa chère plèbe, le plus ferme soutien de son trône, alors que son beau palais pouvait être construit moyennant seulement quelques confiscations qui, de plus, n'auraient touché que de riches propriétaires, adversaires de toujours du régime néronien.

Si le grand incendie de 64 ne fut pas d'origine accidentelle (et l'hypothèse d'une catastrophe fortuite - du moins au "départ du feu" - reste la plus vraisemblable) les principaux suspects deviennent les Chrétiens. À cette époque, la secte chrétienne, se distinguait peu du judaïsme radical. Elle était encore très influencée par le mouvement zélote. À la veille de la grande révolte juive, la destruction de la capitale de l'Empire venait à point nommé pour désorganiser l'ennemi. En effet, la date des prémices de cette terrible insurrection est controversée : la plupart des historiens la situent en 66, mais certains pensent que le prétexte qui servit de détonateur à la révolte (un conflit sur caractère juif ou hellénique de la ville de Césarée) remonte à 64, année de l'incendie de Rome.

Cependant, même si l'incendie n'a pas donné le signal de l'insurrection, un tel acte de terrorisme - si du moins il s'agit bien de cela - pouvait viser à affaiblir l'Empire romain, fortement centralisé, en anéantissant son centre de commandement. En outre la reconstruction de Rome coûterait une fortune. Les dirigeants romains seraient contraints d'aller chercher tout cet argent dans les poches des contribuables de leur Empire, déjà passablement pressurés d'impôts. Avec cet accroissement de l'imposition, avec l'acharnement redoublé des agents d'un fisc déjà universellement honni, des soulèvements ne manqueraient pas d'éclater un peu partout, soulageant d'autant la grande révolte messianique juive.

Mais existe-t-il des preuves de l'implication des Chrétiens dans l'incendie ?

Les invectives du Jésus de l'Apocalypse (Chap. 17 et suiv.) sont aussi terribles que compromettantes. Citons, entre autres amabilités : "Payez-la (= Rome) de sa monnaie, rendez lui le double de ses méfaits, et, dans le calice où elle versait à boire, versez-lui le double. Autant elle a fait parade de luxe, autant donnez-lui de tourment et de deuil. Parce qu'elle se dit : « Je trône en reine et ne suis point veuve, et n'expérimenterai jamais le deuil », pour cela, le même jour verra fondre sur elle tous les fléaux : mort, deuil, famine, et elle sera incendiée, car il est fort, le Seigneur Dieu qui l'a condamnée". (Apocalypse, 18 : 6 - 8).
Mais, par quand et par qui l'Apocalypse, ce vrai brûlot, fut-il écrit ? Par Jésus lui-même vers l'an 30 ? Au sein de groupuscules messianiques avant la grande révolte de 66 ? Dans les années 90 par des disciples de Jean ? Par Cérinthe, un hérésiarque du IIe siècle ? Mystère, boules de gomme, boîte à sardine et décalcomanie...

Il faut aussi signaler que quelques Chrétiens avouèrent avoir bouté le feu à Rome. Certains craquèrent sous la torture, et cela ne compte pas, mais d'autres, particulièrement fanatisés, se mirent spontanément à table.

Pour le reste, je dois bien avouer que leur dossier d'accusation reste vide. Aujourd'hui, n'importe quel juge un tant soit peu impartial acquitterait les Chrétiens "au bénéfice du doute".

"Et Paul de Tarse, ce "bon" saint Paul ? m'objecteront certains tenants de la culpabilité chrétienne. N'était-il pas à Rome dans ces années-là ? N'a-t-il pas joué un rôle dans cette affaire ? Ne serait-il pas même le commanditaire, l'instigateur du crime ?".

C'est ce qu'affirment certains auteurs. Mais ici encore, les preuves qu'ils avancent sont singulièrement ténues.

Revenons un peu en arrière.

Avant d'arriver à Rome, quelques années avant le grand incendie de 64, Paul de Tarse, notre "saint Paul" s'était déjà taillé une solide réputation d'activiste. Par exemple, lors d'un de ses voyages à Chypre, il rendit une visite "amicale" à un certain Élymas bar-Jésus. D'après les Actes des Apôtres, c'était un vilain-pas-beau que ce bar-Jésus : ami du proconsul Sergius Paulus, il "cherchait à le détourner de la Foi". C'est tout dire ! "Alors, poursuivent les Actes (13, 8 - 11), Saül, qui porte aussi le nom de Paul, le regarda dans les yeux : « Espèce de fourbe, lui dit-il, imposteur, fils du Diable, coquin, tu n'en finiras pas de pervertir les voies droites du Seigneur ! Gare ! la main du seigneur est sur toi ! Tu vas être aveugle ; jusqu'à nouvel ordre, tu ne verras plus la lumière du soleil ! » À l'instant même, l'obscurité puis la nuit noire s'abattirent sur lui, et il tournait de tous côtés cherchant quelqu'un qui lui donnât la main".
Opération du Saint-Esprit ? "Argument-massue" ou massue en guise d'arguments ?

Mis à part ce genre de "miracle" dans lequel il n'est pas interdit de voir une opération de représailles, Paul s'était surtout illustré par ses discours incendiaires, prononcés au hasard de pérégrinations incessantes dans tout l'Orient romain. Or, si ces discours étaient destinés à répandre la bonne parole messianique, ils avaient surtout pour effet de susciter une innommable pagaille dans les paisibles communautés juives de la Diaspora. C'est d'ailleurs suite à une de ces émeutes, à Jérusalem cette fois, qu'il fut appréhendé par les soldats romains. Il exigea alors d'être transféré à Rome pour y comparaître devant le tribunal impérial, comme sa qualité de citoyen romain ("de naissance", précisait-il) l'y autorisait.

L'obscur juif Paul, originaire de Tarse, fabricant de tentes de son état et citoyen romain "de naissance" ? Depuis Voltaire, ce singulier état-civil a paru bizarroïde à des générations d'historiens, et aujourd'hui encore certains auteurs doutent des allégations du Nouveau Testament. Ils estiment - non sans bonnes raisons me semble-t-il - que l'"Apôtre des Gentils" serait un fait un prince iduméen, issu de la famille d'Hérode le Grand.

Je n'entrerai pas ici dans cette polémique. Je me bornerai seulement à signaler qu'à mon avis, il est bien difficile de concilier un Paul de naissance obscure avec certains faits que les Écritures Saintes elles-mêmes mentionnent à son propos.

paul de tarse

Citons en vrac, et sans nous attarder :

  • Paul est élevé avec des rois et des princes (Actes, 13 : 1) ;
  • Il suit les leçons de Gamaliel, le plus prestigieux des maîtres ès sciences judaïques (Actes, 12 : 3)
  • Tout jeune encore, il dirige une importante milice au service du Temple de Jérusalem et parle au grand-prêtre d'égal à égal (Actes, 8 : 3 et 9 : 1 et 2), ;
  • Il donne des ordres à des militaires romains de rang élevé, et ceux-ci obéissent au doigt et à l'œil (Actes, 23 : 16-18).
  • Il est citoyen romain de naissance à une époque où cette qualité, hautement respectée, était loin d'être bradée (Actes, 22 : 28)…

Et je ne cite ici que les sources "sacrées" car l'historien juif Flavius Josèphe, lui aussi, parle à plusieurs reprises d'un turbulent prince hérodien nommé Saül !

Mais, extrémiste ou évangélique, noble ou roturier, est-ce Paul qui manigança l'incendie de la Ville Éternelle ?

Certes, malgré son crâne dégarni et ses jambes torses, le prestige de Paul, sa condition pitoyable de prisonnier politique, son statut de "curiosité exotique", ainsi que, peut-être, son sang aussi bleu que princier et sa réputation de magicien, firent certes fondre le cœur de bien des belles Romaines aussi compatissantes que complaisantes.
Certes, des portes de nombreuses grandes et nobles demeures s'ouvrirent toutes grandes devant lui. Peut-être même entra-t-il en correspondance avec le philosophe Sénèque.
Certes, il se lia d'amitié avec des proches de l'empereur. Peut-être même rencontra-t-il Néron en personne.
Certes, Paul entreprit - ou songea à entreprendre - un bien étrange voyage en Espagne. Pour y apprendre l'art des castagnettes ? Pour y rencontrer Galba ? Pour prendre les ordres d'un Jésus réfugié au beau pays de la Tramontane ?

Mais tout cela suffit-il réellement pour accuser Saül-Paul de connivence avec les hypothétiques incendiaires chrétiens de 64 ? Je ne le pense pas.

En fait, on ne sait plus rien de certain sur saint Paul après son arrivée à Rome (vers 61 - 62). Aussi bien la date (entre 65 et 68) que les circonstances de son martyre (décapité sur la route d'Ostie ?) sont incertaines.

Alors, saint Paul, un incendiaire ? Peut-être... mais c'est vraiment très loin d'être sûr.

À mon avis, si les Chrétiens ont effectivement bouté le feu à Rome en 64, un autre dirigeant de leur secte, présent sur place, aurait pu, mieux que Saül-Paul, les aider à réaliser cet attentat. Ce complice idéal s'appelait Flavius Clemens, un Romain de fort bonne famille, neveu du futur empereur Vespasien, cousin des futurs empereurs Titus et Domitien, et qui ne ferait peut-être qu'un seul homme avec saint Clément - le "pape" saint Clément Ier, deuxième (ou quatrième) successeur de saint Pierre.

L'histoire officielle de l'Église Catholique ne sait presque rien de ce pape Clément. Il aurait reçu l'enseignement direct des Apôtres en discutant avec saint Pierre et saint Paul. Il aurait aussi commis l'un des premiers textes chrétiens non-évangéliques, une Épître aux Corinthiens où il exhortait les fidèles de la capitale grecque, en bisbrouille avec leurs prêtres, à se réconcilier, chacune des parties opposées devant mettre, si j'ose dire, de l'eau dans son vin de messe.

Plus concrètement, une tradition ancienne, rapportée par Tertullien (De Præscriptione, XXII) et relayée par saint Jérôme, affirme que notre brave Clément aurait été ordonné prêtre par Pierre, dont il aurait pris la succession à la tête de la communauté romaine. (Tertullien ignore donc superbement saint Lin et saint Clet - ou Anaclet - les deuxième et troisième "papes" de la liste officielle du Vatican).

Une autre tradition chrétienne présente le pape Clément comme issu de la famille impériale des Flaviens (Voir F. Hayward, Histoire des papes).

D'autre part, Dion Cassius, historien romain païen, affirme qu'en 95, l'empereur Domitien fit rechercher les personnes qui "vivaient comme les Juifs" et que, parmi elles, on arrêta un membre de la famille impériale, le consul Flavius Clemens, cousin de l'empereur. Celui-ci, convaincu "d'athéisme et de mœurs juives", fut exécuté avec ses fils. Les Chrétiens revendiquèrent ce Flavius Clemens, comme martyr de la Foi, ainsi d'ailleurs que sa femme Flavia Domitilla, condamnée, elle, à l'exil dans l'île de Pandateria et qui y mourut. Des Catacombes chrétiennes de Rome portent son nom depuis les premiers siècles de notre ère.

Nous avons donc :

1. Une ancienne tradition chrétienne prétendant que le pape Clément Ier était issu de la famille impériale des Flaviens.

2. Un Chrétien recruté par Pierre et dont il suit l'enseignement. Cet homme porte le nom d'un personnage historiquement bien connu (Flavius Clemens). À une date indéterminée, il devient le chef du mouvement chrétien à Rome. On ne sait rien de sa vie ni de sa mort sinon qu'il fut martyrisé à une époque inconnue, probablement à la fin du règne de Domitien.

3. Un Flavius Clemens, personnage consulaire, parfaitement connu des historiens antiques (Suétone, Dion Cassius). Fils (ou petit-fils ?) du frère aîné de l'empereur Vespasien, il a épousé sa cousine, Flavia Domitilla, la fille de ce même Vespasien, donc la sœur des empereurs Titus et Domitien. Notre Clément est ainsi, à la fois, neveu et gendre de Vespasien, et cousin et beau-frère de Titus et Domitien (voir tableau généalogique). Du mariage de Clément naissent deux (ou trois ?) enfants que Domitien adoptera et désignera comme successeurs. Le père (et probablement ses fils), reconnus coupables "d'athéisme et mœurs juives", seront exécutés. Quant à la mère (sœur de l'empereur Domitien), elle sera "seulement" exilée dans l'île tyrrhénienne de Pandateria.

Jusqu'au siècle dernier, tous les historiens n'hésitaient pas : pour eux, le personnage consulaire et le pape Clément ne faisaient qu'une seule et même personne. Puis, "on" a changé d'avis. Sans qu'aucun fait nouveau ne soit réellement apparu pour justifier ce changement de cap, les historiens catholiques ont décrété ex abrupto que le pape Flavius Clemens, s'il portait ce nom illustre, c'était, "tout simplement", parce que son père, ancien esclave, avait été affranchi par un maître homonyme. Que cette hypothèse ne soit étayée par aucun texte ; qu'à ma connaissance, l'histoire ignore jusqu'à l'existence d'un autre Flavius Clemens qui, dans les premières années de notre ère, aurait donné son nom à un esclave affranchi, père du futur pape ; et enfin, que cette hypothèse contredise une "tradition" dont ils se font, par ailleurs les ardents défenseurs, tout cela semble le cadet des soucis de ces historiens ingénieux.

Quant à moi, quitte à paraître rétrograde, je préfère privilégier l'ancienne opinion. Car enfin, même si l'on admet qu'il y eut, à la même époque, au sein de la communauté chrétienne de Rome, deux personnes se nommant Flavius Clemens, lequel des deux hommes avait le plus de chance d'être désigné comme successeur de Pierre ? Le fils d'un obscur ancien esclave d'une famille provinciale de second ordre ou un jeune noble prometteur, fils du préfet de Rome, neveu d'un général réputé, ami de Néron ?

Pour une secte ambitieuse, qui cherchait désespérément à raller à sa cause des membres de la bonne société romaine, le résultat d'un éventuel scrutin ne pouvait faire de doute !

Si on accepte l'hypothèse (très hasardeuse, je vous l'accorde) d'un complot chrétien visant à détruire Rome avant la grande insurrection messianique juive, les incendiaires ne pouvaient rêver d'une meilleure recrue que ce Flavius Clemens ! Son père étant le préfet de la Ville, c'est-à-dire le responsable du "Service Incendie" de Rome, Clément était vraiment le mieux placé pour organiser et faciliter l'attentat, par exemple en tarissant les aqueducs (soi-disant pour cause de travaux) ou en désorganisant les vigiles, tout en restant au-dessus de tout soupçon. En effet, comment imaginer que le fils du premier magistrat urbain, un si brave garçon, une personne si distinguée, issue d'une famille respectée, dont l'oncle et les cousins faisaient partie de l'entourage impérial, dirigeait un ramassis d'esclaves incendiaires ? Le terroriste contemporain Carlos fréquentait plus volontiers la haute société que les marginaux : son anonymat était mieux assuré dans les palaces que dans les bouges des bidonvilles ! Les terroristes du WTC "dormirent" pendant des mois avant de passer à l'action… Et Suétone parle de Flavius Clemens comme d'un personnage insignifiant : "Il vivait dans une totale et méprisable inaction" (Douze Césars, Domitien, XV).
Même le vieux Brutus contrefit l'imbécillité avant de renverser Tarquin le Superbe… Tradition romaine !

Maintenant, vous comprenez pourquoi certains historiens répugnèrent à faire du pape Clément Ier et de Flavius Clemens une seule personne alors que cela ne posait aucun problème à ceux du siècle dernier. Pour tous ceux-ci, aussi bien catholiques qu'athées, aucun doute n'était permis : seul Néron portait la responsabilité du grand incendie ! Mais aujourd'hui, si des historiens chrétiens admettent l'innocence de l'empereur, et s'ils refusent la thèse d'un incendie accidentel, il leur est quand même difficile de reconnaître de but en blanc que le chef de ces Chrétiens de Rome, principaux suspects de l'incendie de 64, n'était autre que le fils du commandant des sapeurs-pompiers de la Ville de Rome !

Mais, encore une fois, les preuves manquent pour incriminer les Chrétiens.

Reste que, complot ou pas, ce furent des lampistes (c'est bien le cas de le dire !) qui grillèrent dans les jardins du Vatican.

Cependant, ici aussi, il convient d'être circonspect car les textes de Tacite et de Suétone qui évoquent la "persécution" de Néron sont hautement suspects d'interpolation.

Tacite, pourtant ancien proconsul d'Asie, y parle du Christ comme de l'homme qui fut livré au supplice par le procurateur Ponce Pilate (Annales, XV, 44).

Moi, je veux bien, mais à l'époque de la mort de Jésus et jusqu'au règne de Claude (44 ap. J.-C.), le gouverneur romain de Judée portait le titre de préfet. Une inscription découverte en 1961 à Césarée Maritime le prouve.

L'erreur de Tacite : une "coquille", un "détail" ? D'accord ! Mais, par exemple, en l'absence de tout autre témoignage, quel crédit accorderait-on aujourd'hui à un manuscrit attribué au fils du général Cambronne, mais édité par une association bonapartiste, prétendant que Napoléon a remporté une grande victoire à Waterloo en tant que "Premier Consul de la République française" !

La bourde attribuée à Tacite est du même tonneau !

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Quant au texte de Suétone, il suffit de le lire pour voir qu'il y a quelque chose qui cloche : "Il fut défendu de vendre dans les cabarets aucune denrée cuite, en dehors des légumes et des herbes potagères, alors qu'on y servait auparavant toutes sortes de mets, on livra au supplice les Chrétiens, sorte de gens adonnés à une superstition nouvelle et dangereuse ; on interdit les ébats des conducteurs de quadriges, qu'un antique usage autorisait à vagabonder dans toute la ville en trompant et volant les citoyens pour se divertir ". (Suétone, Douze Césars, Néron, XVI).
On pourrait penser que tout en insérant ce passage bizarre entre les choux et la circulation routière, le faussaire naïf s'est dit en lui-même : "Tiens ! Puisqu'on parle de salades, ajoutons-en une bien craquante !".

Mais si l'on admet malgré tout, que, comme le veut la tradition, Néron a réellement "persécuté" les Chrétiens, cette soi-disant première "persécution" n'eut alors aucun motif religieux : il ne s'agissait que de punir - à tort ou à raison - les auteurs d'un crime odieux. On ne peut, en l'occurrence, que déplorer la cruauté des châtiments infligés aux coupables (c'étaient, hélas, ceux prévus pour les incendiaires par les dures lois romaines - dura lex, sed lex) ainsi que la propension de la police impériale à ratisser large pour compléter les effectifs des Jeux du cirque. Mais qu'on se souvienne qu'il ne s'agissait que d'une mesure locale et ponctuelle : si les Chrétiens étaient inquiétés à Rome, dans tout le reste de l'Empire (sauf en Palestine où ils prenaient les armes), les Chrétiens vivaient dans la paix la plus complète.

 
65  
 

Aux premières heures d'une belle journée d'avril, le sénateur Flavius Scevinus se présente aux portes de la villa sur la route d'Ostie où Néron réside depuis le grand incendie. À cor et à cris, le visiteur sollicite la faveur d'être reçu d'urgence par César : c'est une question de vie et de mort, prétend-il, car l'empereur doit être assassiné le jour même ! Traîné devant Néron, Scevinus lui annonce, bouche sucrée en cœur et main sur le cœur, qu'un complot se trame contre son auguste personne. D'un seul trait, il dégoise qu'il a été fortuitement informé du plan des conjurés, qu'il connaît leurs noms mais que, loyal d'entre les loyaux, ami des Césars comme pas un et scrupuleux comme personne, il est disposé à tout balancer... Ça fait des nuits et des nuits qu'il ne dort plus et que sa conscience lui point comme ce n'est pas possible ! La conjuration de Pison vient d'être éventée.

Pison, aristocrate jouisseur et débauché issu de la très ancienne famille des Calpurnii, feignait hypocritement la vertu pour séduire ses commensaux, les nobles réactionnaires hostiles à la politique de Néron. Hautain et dédaigneux, il affectait de compatir aux misères du peuple pour séduire une plèbe qu'il méprisait mais dont le soutien était indispensable en cas de coup d'état. Cependant, malgré sa prestance, sa haute taille et son visage avenant, malgré ses relations haut placées, et malgré sa popularité, le nonchalant Pison paraît n'avoir été qu'un pion, un homme de paille, une icône susceptible de rassembler autour d'elle la foule disparate des opposants au régime en place. Il semble établi qu'une fois Néron abattu, les conjurés de cette "conspiration de Pison" n'envisageaient nullement de confier les rênes de l'État à leur chef titulaire, mais plutôt de laisser le trône au vieux "philosophe" Sénèque.

Quoi qu'il en soit, les aveux circonstanciés de Scevinus permirent d'appréhender immédiatement une première fournée de suspects. Peu courageux, ces prévenus ! À peine démasqués, presque tous se "mirent à table" sans même que le préfet Tigellin n'eût vraiment à souiller ses jolis instruments de torture. Afin de sauvegarder une mince chance de s'en sortir sans trop de casse, tous et toutes s'empressèrent donc de dénoncer, à la volée, des complices vrais ou faux, qui s'en allèrent aussitôt remplir les cellules des prisons. Seule exception à ce pitoyable sauve-qui-peut, une affranchie nommée Épicharis qui résista courageusement à son premier "interrogatoire musclé" et qui s'étrangla avec son soutien-gorge pour échapper à une seconde mise "à la question".

Comment Néron réprima-t-il ce dangereux complot ?

"Sauvagement !", s'exclament ses adversaires. "Avec une modération surprenante pour l'époque !" rétorquent les partisans de l'empereur-artiste.

D'une certaine façon, tous deux ont raison : dix-sept condamnations à mort pour quarante et un coupables (ou tenus pour tels) c'est à la fois peu et beaucoup. Je pense néanmoins que, tenant compte des mœurs du temps et de la sensibilité d'écorché vif de l'empereur, on doit reconnaître que Néron retint remarquablement ses coups. Il faut quand même souligner que, du point de vue personnel, la conjuration de Pison constitua sans doute une terrible épreuve pour le jeune empereur : à vingt-huit ans, après dix ans d'un règne entièrement consacré à apporter paix et bonheur à l'humanité souffrante (du moins le croyait-il), alors qu'il avait même été contraint de sacrifier sa propre mère à la paix publique, il constatait subitement que son entourage n'était composé que d'ennemis, de flagorneurs, de rapaces et d'hypocrites. En dénonçant le complot de Pison, le sycophante Scevinus avait également révélé à l'empereur sa propre condition : il était désespérément seul, n'avait aucun ami, personne ne le comprenait réellement, personne ne l'estimait vraiment à sa juste valeur. Devant un tel constat d'échec, bien des souverains, même plus équilibrés que le fils d'Agrippine, auraient fait couler des flots de sang ! Néron, lui, resta raisonnable... Et cela doit être porté à son crédit.

 
 

Toujours en 65, un autre coup dur pour Néron : Poppée, sa chère et tendre épouse, meurt subitement.

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Néron la tua "d'un coup de pied, parce qu'étant enceinte et malade, elle lui avait reproché trop vivement d'être rentré tard d'une course de chars" prétend Suétone (Vie de Néron, XXXV). Cependant, aujourd'hui, bien rares sont les historiens qui gobent encore cette fable ! À vrai dire, cette scène de ménage, qui ne jurerait pas dans l'"Assommoir" de Zola, et où il ne manque que le rouleau à pâtisserie pour atteindre au sublime du grotesque parodique, est absolument ridicule. Néron adorait littéralement sa chère Poppée, et il la mit au rang des divinités après sa mort. Il ne l'aurait sans doute pas même frappée avec une fleur ! De plus, elle était enceinte, et ce que l'empereur désirait le plus au monde, c'était un héritier de son sang. Il avait été fou de douleur puis malade de chagrin quand, deux ans plus tôt, sa petite fille Claudia était morte subitement après quelques mois d'une existence qui avait illuminé la sienne ! Même fin saoul, comment imaginer ce père désespéré donnant un coup de pied dans le ventre arrondi de Poppée, symbole d'un bonheur renaissant !

Signalons aussi que le passage de Tacite qui décrit les circonstances de la mort de l'impératrice vaut son pesant d'esprit de parti : "Après la fin des jeux quinquennaux, Poppée mourut, victime d'une colère de son époux, dont elle reçut, alors qu'elle était enceinte, un violent coup de pied. Je ne crois pas au poison bien que plusieurs l'aient évoquée, plus par haine plus que par conviction : Néron souhaitait des enfants et il était amoureux fou de son épouse" (Annales, XVI, 6).

i je comprend bien, le "syllogisme imparable" de Tacite est le suivant :

1. C'est certain, Néron a assassiné Poppée ;
2. Mais Néron n'a pas empoisonné Poppée ;
3. Donc Néron a battu Poppée jusqu'à ce que mort s'ensuive.

Merveilleuse construction logique ! L'impartialité même !

Non ! toutes ces calomnies ne tiennent pas la route... Plus que probablement,, l'Augusta Poppée connut le sort de bien des femmes de cette époque : elle mourut de complications survenues soit au cours de sa grossesse, soit lors de l'accouchement.

 
66  
 

Néron règle "définitivement" la question d'Orient.

Depuis plus d'un siècle, l'Empire romain et le royaume parthe se disputaient l'Arménie. Rome ne parvenait décidément pas à introniser un roi favorable à ses intérêts dans ce pays situé au bout du monde civilisé, mais d'un intérêt stratégique capital. Dès que les légions tournaient les talons, les cavaliers parthes envahissaient l'Arménie, chassaient le souverain pro-romain, annexaient purement et simplement le pays, et tout était à recommencer. Ce petit jeu n'en finissait pas !

Au début du règne de Néron, les Romains, sous la conduite de Corbulon, un excellent stratège, avaient paru prendre définitivement le dessus sur les cavaliers orientaux. Hélas, il avait fallu limoger ce général certes compétent, mais qui faisait montre d'un esprit d'indépendance des plus suspects. Privés de leur chef, moral dans les godillots, les soldats romains, désormais commandés par l'incapable Cæsonius Pætus, furent finalement taillés en pièces par les Parthes en 62. L'Arménie était à nouveau sous le joug des Parthes. Tout était à recommencer !

Néron préféra négocier. Plutôt une solution pacifique que ces interminables guerres, aussi ruineuses qu'infructueuses ! En outre, tout général victorieux deviendrait un rival pour cet empereur qui n'avait vraiment pas du tout la fibre militaire…

Dans un genre de petit Yalta à la mode antique, diplomates romains et parthes se réunirent donc, discutèrent pacifiquement, entre gens civilisés, palabrèrent autant qu'il le fallait, et résolurent pacifiquement le problème arménien. Leur solution était vraiment révolutionnaire pour l'époque : désormais, il ne serait plus question de guerre ! on remettait définitivement les glaives au fourreau ! L'Arménie, théoriquement indépendante, serait désormais gouvernée par un prince issu de la famille royale parthe, mais qui serait couronné par l'empereur romain. Il suffisait d'y penser !

C'est ainsi qu'en 66, le prince Tiridate arriva à Rome pour y recevoir la couronne d'Arménie des mains de Néron. C'était le frère de Vologèse, le roi des Parthes qui, à cette époque, régnait sur un territoire qui s'étendait de l'Euphrate à l'Indus. Pour recevoir, et surtout impressionner, éblouir cet hôte prestigieux et son imposante suite de dignitaires orientaux, l'empereur romain mit réellement "les petits plats dans les grands" : ce n'est qu'après une succession de fêtes mirobolantes, que Néron consentit, au terme d'une cérémonie plus impressionnante encore, à poser le bandeau royal sur la tête du prince parthe.

Ce couronnement fut aussi celui du règne de Néron, le triomphe de sa politique étrangère. Désormais la paix triomphait partout, Rome n'avait plus d'ennemis, et l'empereur put solennellement présider à la fermeture "définitives" des portes du temple de Janus qui restaient ouvertes en temps de guerre. Cependant, revers de la médaille : toutes ces fêtes éblouissantes avaient vidé les caisses de l'État, déjà asséchées par les travaux de reconstruction de Rome.

Dans les mois qui suivront, Néron devra recourir à des expédients de plus en plus difficilement supportables (levée d'impôts supplémentaires, confiscations judiciaires, etc…) afin de boucler un budget somptuaire inconsidérément gonflé. Mais ces mesures impopulaires ne parviendront jamais à combler le déficit colossal des finances publiques. Bientôt, les légionnaires ne seront plus payés, la révolte grondera dans les provinces harcelées par le fisc, sans que Néron, tout à ses rêves de grandeur, de gloire artistique, de beauté et de paix universelle, ne prenne conscience de cette hostilité grandissante.

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C'est également cette année-là (66) que Néron se maria pour la troisième fois : il épousa une certaine Statilia Messalina. Puis, à la fin du mois de septembre, il partit enfin pour la Grèce. Cela faisait longtemps que l'empereur rêvait de ce pèlerinage aux sources de la civilisation, de ce voyage culturel doublé d'une tournée artistique afin que le public grec - le seul qui vaille réellement - pût enfin apprécier ses impériaux talents de poète, de chanteur, de mime et d'aurige. Pendant son absence, Helius, un affranchi, fut chargé de gouverner Rome et l'Italie en son nom. Inutile de dire que la désignation d'un personnage d'aussi basse extraction à un poste si éminent ne favorisa pas la réconciliation entre Néron et les très nobles, très orgueilleux et très riches Pères conscrits du Sénat romain.

C'est également en 66 que le mécontentement latent des Juifs de Palestine se transforma en une dangereuse révolte générale. Après s'être emparés de la forteresse de Massada, les insurgés prirent Jérusalem puis repoussèrent l'armée du gouverneur de Syrie. Malgré sa crainte des soldats victorieux, Néron, conscient du danger, envoya Vespasien - un de ses meilleurs généraux - en Judée afin d'y rétablir l'ordre.

Histoire de ne pas gonfler démesurément cette notice (ou, si vous préférez, de ne pas la saturer de prose iconoclaste à l'égard des Chrétiens), je m'étendrai davantage sur la Grande Révolte juive dans les pages consacrées à l'empereur Vespasien et à son fils Titus.

 
67  
 

Toute l'année, Néron séjourne Grèce.

Pour lui plaire, pour accéder à son désir frénétique d'apparaître en public, tous les jeux hellènes (olympiques, isthmiques, etc), tous les concours artistiques sont exceptionnellement organisés cette année-là, même si ce n'est pas la date prévue. L'empereur peut ainsi concourir dans toutes les disciplines, faire admirer partout ses multiples talents artistiques, imbiber de son impériale transpiration le sable de tous les stades de l'Hellade, et… truster tous les prix. Il récolte palmes et couronnes à la pelle, comme chanteur, comme mime, comme aurige.

Victoires imméritées ? Flatterie grecque répondant à l'incommensurable vanité néronienne ? Certainement… mais en partie seulement : l'empereur avait, parait-il, un fort bel organe, quoiqu'un peu faiblard, et n'était pas manchot quand il s'agissait de conduire un quadrige, pour peu que ses chevaux ne fussent point trop ombrageux.

Ces prestations artistiques constituaient-elles le seul objectif du voyage de Néron ?

La question mérite d'être posée.

Politiquement, ce voyage était très risqué. Moins de trois ans après le grand incendie, Rome n'était encore qu'un immense chantier ; les sinistrés, totalement dépendants des secours impériaux, restaient nombreux. Ces nécessiteux, à mille lieues des préoccupations artistiques de l'empereur, ne manqueraient pas de ressentir le départ de l'empereur, leur seul rempart contre la rapacité des puissants, comme une désertion… ou pire comme un reniement. "Néron le matricide veut transférer la capitale de l'Empire en Orient, en Grèce ou en Égypte !", grogneraient-ils. C'était là un terreau idéal de révoltes. D'autant plus que le voyage de Grèce allait coûter une fortune à un trésor impérial déjà saigné à blanc par la reconstruction de Rome, les folies architecturales de la "Maison Dorée" de l'empereur et par la révolte des Juifs qui prenait de jour en jour un tour plus inquiétant. Les finances à sec, cela signifiait moins de blé égyptien, moins de pain et moins de jeux pour le peuple romain ; cela voulait dire aussi que les indispensables grands travaux de Rome seraient interrompus, que la solde des légionnaires ne serait plus payée, et que le fisc se montrerait encore plus intraitable qu'auparavant. Bref, plus longtemps l'empereur resterait éloigné de Rome, plus il perdrait de sa popularité. Plus longtemps il séjournerait en Grèce, plus les motifs de mécontentement populaire s'accumuleraient, finissant par constituer un cocktail explosif pour le pouvoir en place !

Et là-dessus, que fait notre Néron ? Totalement inconscient de la grogne croissante de ses peuples, il ne se contente pas d'aller se faire voir par les Grecs, bonjour bonsoir, je ne fais que passer... Non ! il s'incruste en Grèce, puis rassemble les autochtones à Corinthe et leur déclare tout de go : "Mes bons amis, je suis si satisfait de votre charmant accueil, de votre bonne mine et de vos belles manières que j'ai décidé par-devers moi de vous rendre votre ancienne liberté. Vous êtes désormais libres de toute sujétion à Rome. Les impôts, c'est fini ! Ter-mi-né ! Vous ne payerez plus un sou aux collecteurs d'impôt romains ! Soyez contents de moi autant que je le suis de vous, car si d'autres princes ont accordé leur liberté à une ville, Néron, lui, la donne à une province entière !".

Si les Grecs furent bien aises de la libéralité de l'empereur - et on le serait à moins ! - on peut imaginer comment cette exorbitante exonération fut reçue par les habitants des autres provinces de l'Empire, déjà accablés d'impôts, et qui, quoi qu'on fasse, devraient combler le manque à gagner !

Et ce n'est pas encore tout ! Pour contenter ses nouveaux amis Grecs, Néron entreprend le percement de l'isthme de Corinthe, le creusement de ce fameux canal, déjà envisagé par le grand Jules César et qui relierait les mers Égée et Ionienne. Un travail pharaonique ! Une lubie irréalisable et, de toute façon, hors de prix !

Et puis, sans doute convaincu qu'en Grèce, il se devait d'adopter les mœurs grecques, ne voilà-t-il pas que l'empereur, se prenant pour une jeune mariée, épouse un autre homme, un certain Doryphore ; puis, reprenant un rôle plus viril, il convole avec Sporus, un castrat qui ressemble tant à feu son épouse Poppée qu'on eût pu les confondre ! Réaction des vieux Romains traditionalistes : "Les dieux soient loués : ce mariage restera stérile !".

Vu sous cet angle, qui est celui de l'historien Suétone et de ses épigones, il est évident que le séjour de Néron en Grèce ne peut être considéré que comme l'ultime folie d'un souverain déséquilibré : une erreur politique teintée de mégalomanie et de licence effrénée... Mais Néron n'était certainement pas aussi fou que ne le prétendirent ses biographes antiques. Il est fort probable que ce pèlerinage aux sources de la civilisation n'avait pas pour seuls buts l'assouvissement d'ambitions artistiques ou la recherche de nouvelles sensations érotiques. L'empereur-artiste poursuivait probablement un autre objectif, plus ambitieux, plus révolutionnaire.

En effet, quand les vieux Romains supputaient que leur jeune souverain était las de Rome et songeait à installer sa capitale en Orient, ils ne se trompaient qu'à moitié, car s'il semble inconcevable que Néron projetait d'abandonner totalement la Ville Éternelle, il est probable qu'il souhaitait recentrer l'Empire sur ses provinces orientales, plus riches, plus peuplées, plus "civilisées" que l'Occident romain. Pour atteindre cet objectif, il ne suffisait naturellement pas de déplacer la capitale du Monde romain, il fallait surtout promouvoir cette culture hellénistique destinée à devenir universelle, initier tous les peuples de l'Empire, qu'ils soient Romains, "romanisés" ou barbares, à la beauté, à l'harmonie grecques. Et c'est pour cela que Néron "paya de sa personne" ! Pour être bien compris, l'exemple devait venir du plus haut ! Et puisque Néron, empereur divin, le premier des hommes, avait adopté l'art de vie grec, puisqu'il dansait, chantait, jouait de la lyre, cela démontrait à suffisance que ces disciplines artistiques, ce mode de vie, n'étaient pas "ignobles", qu'ils n'étaient pas l'apanage de peuples vaincus ou décadents. Si l'empereur lui-même pouvait sans déchoir "vivre à la grecque", tous pouvaient en faire autant sans crainte du ridicule !

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Cette utopie culturelle était aussi l'une des facettes d'un programme politique visant à mettre l'empereur au rang des dieux vivants, à diviniser la personne impériale. Car c'était bien de cela dont rêvait Néron : il voulait régner sur le monde romain comme un monarque hellénistique, non seulement "ami des arts", philanthrope, évergète, mais également vénéré et respecté à l'égal d'une divinité. C'est cette vision de la royauté, largement répandue dans la partie orientale de l'Empire, mais peu coutumière aux peuples occidentaux, que Néron voulait généraliser partout en ses états. Ce faisant, il ne faisait d'ailleurs que de remettre au goût du jour les idées de Cléopâtre, l'épouse égyptienne de son aïeul Antoine, et celles de l'empereur Caligula, cet oncle dont il admirait la grandeur de vues, mais réprouvait sans doute les rudes méthodes.

Dans cette optique, le percement du canal du Corinthe (un travail dont l'utilité était évidente, même s'il dépassait les moyens techniques de l'époque) et la liberté accordée aux Grecs (qui cependant ne remettait pas en cause leur sujétion à l'empereur, sinon à Rome) n'étaient pas des "coups de folie". Il s'agissait uniquement de restaurer la prospérité économique et culturelle de la Grèce et de son peuple. Car, malgré son passé prestigieux, l'Hellade restait un pays pauvre dont les habitants avaient en bonne partie perdu leur élan créateur.

"Et les mariages homosexuels de Néron ? m'objecterez-vous. En quoi pouvaient-ils être utiles à sa prétention à la monarchie de droit divin ?" .

Libre à vous d'y voir l'accomplissement d'une cérémonie religieuse exotique, mais dont le sens nous échappe, ou encore de considérer ces "gais mariages" comme une manifestation tangible de la nature divine du prince, assumant avec bonheur, à l'instar des divinités, une sexualité aussi bien masculine que féminine. Cependant, n'en déplaise aux défenseurs de la cause homosexuelle qui seraient tentés d'arguer de ce précédent pour légitimer leurs revendications, j'ai bien peur, vu le ton venimeux qu'emploie Suétone pour nous relater ces noces, qu'il ne s'agisse là que de ragots malveillants.
Je cite : "Il (= Néron) rendit eunuque le jeune Sporus et prétendit le métamorphoser en femme. Il l'introduisit à sa cour avec une suite considérable, lui constitua une dot, l'orna du voile nuptial, et l'épousa en observant toutes les cérémonies d'usage. C'est ce qui fit dire assez spirituellement à quelqu'un, qu'il eût été heureux pour le genre humain que son père Domitius eût épousé une femme de cet acabit. Il fit habiller ce Sporus comme une impératrice, le promena en litière et l'accompagna dans les assemblées et dans les marchés de la Grèce, ainsi que dans les fêtes sigillaires de Rome, en lui donnant de temps en temps des baisers." (Suétone, Néron, XXVIII).
Et encore : "Il (= Néron) s'abandonnait à son affranchi Doryphore auquel il tenait lieu de femme, comme il était l'époux de Sporus, et contrefaisait alors les cris lamentables des vierges qu'on outrage. Je tiens de quelques personnes qu'il était très persuadé qu'aucun homme n'était chaste ou pur dans aucune partie de son corps ; mais que la plupart dissimulaient ce vice et avaient l'art de le cacher. Aussi pardonnait-il tout à ceux qui avouaient devant lui leur lubricité." (Suétone, Néron, XXIX).

Je ne nie bien évidemment pas que Néron, le "Philhellène", partageait l'amour des Grecs pour les beaux garçons. Peut-être même "officialisa-t-il" par une cérémonie ses relations avec Doryphore et Sporus... Ce que je veux simplement dire, c'est que le récit de Suétone, insignifiant parce qu'outrancier, n'est évidemment destiné qu'à nuire à l'empereur en servant d'introduction à de "bons mots" que d'aucuns plaisantins colportaient à son sujet. La "vérité historique" doit être très éloignée de ce pamphlet "en dessous de la ceinture".

Dans l'esprit de Néron, la Grèce ne devait être que la première étape d'une tournée triomphale en Orient. Mais une nouvelle conspiration se formait en Occident. L'affranchi Helius, chargé de gouverner Rome et l'Italie en l'absence de l'empereur, expédia à son maître des rapports de plus en plus alarmants. Le cœur gros, celui-ci fut donc contraint d'ajourner ses projets d'acculturation hellénistique de l'Empire, d'empiler ses couronnes et ses trophées dans de vastes malles et de regagner l'Italie dare-dare.

Au mois de décembre 67, Néron était de retour en Italie.

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Les six derniers mois de Néron peuvent se résumer en quelques lignes.

Après avoir débarqué à Brindisi à la fin de l'année 67, Néron fait une entrée triomphale à Naples, la plus grecque des villes italiennes (janvier 68). C'est là qu'il apprend que Caius Julius Vindex, le gouverneur gallo-romain d'une des trois provinces de la Gaule, a levé contre lui l'étendard de la révolte. Mais Néron ne s'en alarme guère : Vindex et ses partisans s'agitent au Nord de la Gaule, en Belgique et en Gaule lyonnaise, autant dire au diable Vauvert ! L'empereur rentre donc à Rome et y célèbre un "triomphe artistique", exposant au peuple romain ébahi, les montagnes de couronnes et de médailles reçues en Grèce. (Mars 68)

Si la vanité d'artiste de l'empereur prend un rude coup quand il reçoit une lettre injurieuse de Vindex qui, non content de contester sa légalité de son pouvoir et de l'appeler "Ahenobarbus", le traite de piètre citharède, Néron ne commence réellement à paniquer qu'en apprenant que Galba, le gouverneur d'Espagne, ainsi qu'Othon, son ancien ami devenu, contraint et forcé, gouverneur de Lusitanie (= Portugal actuel) ont rallié la cause des agités gaulois. Il tente alors de faire assassiner le vieux Galba, mais, en échouant, cette tentative n'a d'autre effet que de radicaliser la rébellion hispanique. Pour tenter de faire face à ces menaces, Néron lève une armée composée en majeure partie d'esclaves, à qui il a promis la liberté s'ils combattent pour lui. Ensuite, il renforce son pouvoir personnel en destituant les deux consuls en fonction pour assumer lui-même, et seul, le consulat. Cette démagogie anarchisante conjuguée à une tyrannie inouïe (un seul consul, ce ne s'était plus vu depuis l'époque de Pompée !) le prive définitivement du soutien des quelques rares partisans qu'il comptait encore parmi les Sénateurs (Avril 68).

En mai 68, Vindex est vaincu et tué à Besançon (Vesontio) par des troupes fidèles à l'empereur. Néron respire un peu, mais les légions espagnoles et lusitaniennes de Galba et d'Othon continuent d'avancer vers Rome tandis que les provinces africaines se rebellent elles aussi. L'entourage de Néron exagère encore ces mauvaises nouvelles : on lui fait croire que c'est toute l'armée qui s'est révoltée, même en Italie ; que l'Égypte a fait défection ; que Vespasien, en Judée, a trahi, lui aussi... L'empereur, hésite de plus en plus. Enfin, les prétoriens, soudoyés par leur préfet Nymphidius Sabinus, font défection : ils n'ont pas digéré l'affront que le divin citharède a perpétré à leur égard en les contraignant à travailler comme de vulgaires terrassiers sur l'inutile chantier du canal de Corinthe.

Au début du mois de juin, Néron, se sachant désespérément seul, abandonné de tous, cherche à s'enfuir en Orient. Mais ses "amis" le dissuadent de tenter la traversée : l'Égypte n'est plus sûre, mentent-ils. Alors, sous un déguisement, l'empereur quitte secrètement Rome pour se réfugier en banlieue, dans la minable maison d'un de ses affranchis, un certain Phaon. Déclaré "ennemi public" par un Sénat qui a désormais ouvertement "tourné casaque", et menacé d'être mis à mort selon l'ancienne coutume (promené nu, la tête prise dans une fourche puis flagellé à mort), Néron choisit, non sans maintes tergiversations (il est si douillet, le pauvre chou !), de mettre fin à ses jours. Son secrétaire Épaphrodite l'aide à s'enfoncer un poignard dans la gorge. "Quel artiste périt avec moi !" (Qualis artifex pereo !), soupire le jeune empereur (il n'a que trente ans) au moment de rendre l'âme.

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"Ses funérailles coûtèrent deux cent mille sesterces. On se servit pour l'ensevelir d'une étoffe blanche brodée d'or, qu'il avait portée aux calendes de janvier. Ses nourrices Eglogé et Alexandra, avec sa concubine Acté, déposèrent ses restes dans le monument des Domitii, que l'on aperçoit du Champ de Mars, au-dessus de la colline des Jardins. La tombe est de porphyre ; elle porte un autel de marbre de Luna, et est entourée d'une balustrade en marbre de Thasos." (Suétone, Douze Césars, Néron, L).

Comme on le voit, vérité historique ou non, le "bon" Suétone consent quand même à accorder de fort dignes obsèques à ce Néron qui fut pourtant, selon lui, le plus monstrueux des empereurs. Il est vrai que l'empereur-artiste resta longtemps populaire. Longtemps encore, reconnaît encore de fort mauvais gré Suétone, des inconnus ornèrent son tombeau des fleurs, répandirent de portraits de lui, et publièrent des proclamations en son nom, "comme s'il eût été encore vivant, et qu'il dût bientôt reparaître pour se venger de ses ennemis". (Suétone, Néron, LVII).

Preuve que la mauvaise réputation de l'empereur était loin d'être unanime, après sa mort, de "faux Nérons" apparurent ici et là. Le premier, qui, aux dires de Tacite (Histoires, II, 8) n'était qu'un esclave originaire des rives de la Mer noire, mais qui chantait avec grâce et jouait habilement de la cithare (Néron n'était donc pas un si piètre artiste !), parvint même à se faire reconnaître par quelques troupes des îles grecques. Vrai ou faux Néron, ce malheureux fut exécuté sur l'ordre du gouverneur Asprenos, un partisan de l'empereur Galba.

Nous noterons également avec intérêt qu'à part son successeur et adversaire Galba qui, bien naturellement, condamna sa mémoire, Néron ne fut pas considéré d'emblée comme le plus détestable des empereurs. En effet, Othon, son ancien ami et deuxième successeur, ajouta son nom au sien et décréta l'emploi de cinquante millions de sesterces pour achever la Maison dorée. (Suétone, Douze Césars, Othon, VII). Quant à Vitellius, successeur et assassin d'Othon, il fit mieux encore : il admirait éperdument l'œuvre de Néron et donnait sa vie et ses mœurs en exemple à tous. Évidemment, le fait que Vitellius fut le plus vil des courtisans et un débauché notoire ôte beaucoup de poids à ce jugement posthume.

Et pourtant, comme un souvenir perpétuel de l'antéchrist Néron, le nom même du grand amphithéâtre des Flaviens, le célèbre Colisée, rappelle encore et toujours qu'une gigantesque statue dorée de Néron, le Colosseum, se dressa pendant des siècles, et sans que personne n'y trouve rien à redire, en plein cœur de la Rome impériale puis chrétienne.

Un paradoxe de plus pour cet empereur qui abhorrait les jeux sanglants du cirque !

Suite…